Les Nouvelles Vénitiennes (9) : Chronos remonte le temps

Les Nouvelles Vénitiennes

Une niche du XVIe abrite sur la façade du palais Bem­bo-Boldù une sculp­ture qui est sans doute la plus mys­térieuse de Venise. Selon les uns, il s’agit d’un sauvage cou­vert de poils, selon d’autres de Chronos le maître du temps. Selon d’autres encore, Sat­urne por­tant un disque solaire.

Chronos remonte le temps - Palais Bembo-Boldù à Venise
Chronos remonte le temps — Palais Bem­bo-Boldù à Venise

La réal­ité est un peu plus prosaïque. Gian­mat­teo Bem­bo la fit installer sur le mur de sa mai­son avec l’inscription latine suiv­ante : « Tant que celui-ci tourn­era (le Soleil), Zara, Cat­taro, Capode­s­tria, Vérone, Chypre, la Crète, berceau de Jupiter, seront témoins de mes actions ». Les sigles de la fin don­nent les ini­tiales de deux écrivains, porte-paroles de ses faits et gestes comme cap­i­taines (podestà) des villes citées.

Bref, une man­i­fes­ta­tion comme une autre d’égocentrisme exac­er­bé. Plus per­son­ne ne sait qui est Gian­mat­teo Bem­bo, dont la gloire a été éclip­sée et de beau­coup, par son neveu Pietro Bem­bo.

À vrai dire, on ne sait guère de quelles actions a bien pu être témoin le soleil, Sat­urne ou Chronos comme on voudra. En revanche, son étrange dis­pari­tion aurait pu exciter même le plus sauvage des indi­vidus, unique­ment vêtu de poils et d’un cache-sexe soleil ensoleil­lé.

Fig­urez-vous que per­son­ne n’a jamais su com­ment il avait dis­paru de la cir­cu­la­tion. Sans laiss­er, d’ailleurs, la moin­dre trace ni la moin­dre expli­ca­tion.

Chronos remonte le temps

Pour­tant quelques anciens pré­ten­dent que son fan­tôme erre par­fois, à la tombée de la nuit, quand les eaux de la lagune se trou­blent de reflets dorés, à deux ou trois rues de là. Au bout de la Calle de la Pos­ta di Fian­dra, deux por­tails murés qui menaient autre­fois au palais du corte vic­i­nal Baron de Taxis.

Les sondages pour retrou­ver le squelette de Gian­mat­teo Bem­bo n’ont rien don­né. On a sup­posé que l’énigme était liée aux deux curieuses têtes gravées au-dessus de ces portes. En vain. On fit appel à des car­toman­ci­ennes, à des spirites, à des devins, sans plus de suc­cès ; en fin de compte, per­son­ne n’a pu réelle­ment prou­ver le rap­port entre la niche du palais Bem­bo-Boldù et les deux por­tails murés du quarti­er.

Détail encore plus trou­blant : on ne retrou­va jamais la moin­dre trace de la for­tune qu’on lui sup­po­sait. Sans héri­ti­er ni descen­dance, c’est à la cité que revint le palais et un mai­gre mobili­er. Seule reste en fait cette dérisoire stat­uette et son inscrip­tion on ne peut plus men­songère…

« Chronos remonte le temps », neu­vième épisode des Nou­velle véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : Soto­portego dei Cat­tivi Pen­sieri (Pas­sage des Mau­vais­es Pen­sées).
 — Lire la suite : Hauts les masques !


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