Les Nouvelles Vénitiennes (2) : « Ciao Bella ! »

Les Nouvelles Vénitiennes

« Ciao Bel­la ! » c’est le sobre adieu d’un amant à sa belle tan­dis que celle-ci dis­parais­sait lente­ment dans les eaux saumâtres d’un anonyme canal véni­tien. Détail piquant. la belle avait lit­térale­ment la tête fra­cassée en deux par le milieu par un fer­ro, cet emblème de la gon­do­le, ce peigne argen­té aux six dents représen­tant les six quartiers de la Sérénis­sime.

Ferro di prua - Ciao Bella
Fer­ro di prua — Ciao Bel­la

Plus typ­ique, tu meurs ! Pour­tant il faut en avoir des bis­co­tos et être sacré­ment motivé, ani­mé par exem­ple d’une jalousie furieuse et incon­trôlée, pour soulever ce lourd machin qui, par ailleurs, ne se trou­ve pas à tous les coins de la calle*.

Alors, me direz-vous, le crime clas­sique d’un gon­do­lier hys­térique sur le point de se faire pla­quer par un col­lègue bel­lâtre ? Ce serait trop sim­ple et je ne puis vous décevoir. Mais alors que lisait-on dans le regard sauvage et froid et cynique de l’assassin ? Pré­cisé­ment, rien. Com­ment rien ! vous récriez-vous. Rien, vous redis-je et, pour cause, ce sauvage et froid et cynique assas­sin por­tait un masque. Un masque de Car­naval. Plus typ­ique, tu meurs, je vous l’avais bien dit.

« Mais vous vous moquez, vous vous gaussez, vous vous foutez car­ré­ment de nous ! » vous exclamez-vous de nou­veau, en sirotant votre bière vespérale et en vous accrochant à votre fau­teuil préféré. Venise, c’est Venise, vous répli­querai-je tout de go. Pas de ma faute à moi si on fait dans le mélo et le blond véni­tien.

Car la belle, évidem­ment, était blond véni­tien. Ça ne s’invente pas. Et c’est plus logique que le blond praguois, péki­nois ou malais, ou l’auburn mon­gol ! Ça y est, on va retomber dans le cliché, pariez-vous imprudem­ment. Il s’agit de quelque demoi­selle court vêtue qui louait ses charmes ponte delle Tete (Pont des Tétons) dans le quarti­er de la Fura­to­la, le long du rio Tera. Eh bien même pas, comme quoi, quand on ne sait pas, on s’abstient de faire des paris idiots…

Elle était certes blonde véni­ti­enne et pas bien futée, plutôt accorte et bien entretenue. Mais pas par son mari, elle était libre comme l’air. On lui con­nais­sait quelques amants occa­sion­nels, en tout bien tout hon­neur, comme il sied aux filles libérées de notre époque, dans une cité ouverte à tous les plaisirs et qui comp­ta Casano­va et Gior­gio Baf­fo comme poètes lib­ertins.

Non, franche­ment, c’était une fille tran­quille, bien sous tous rap­ports, qui coulait des jours on ne peut plus sérénis­simes dans la petite cour du Tagli­apiera, avec son puits, ses plantes et ses fleurs, son pavage de briques et ses chats.

C’était bien là son seul plaisir, ses chats. Pas moins de quinze matous avaient colonisé la cour et la mai­son, grif­fant, mor­dant, crachant sur tout le voisi­nage, hurlant à l’amour dans des séré­nades noc­turnes infer­nales, pis­sant partout pour mar­quer un ter­ri­toire aus­si sacré qu’une vache indi­enne.

« Ciao Bella ! »

Ne me dites pas… Si, si… ce sont ces chats qui provo­quèrent le drame qui fit orner le front de leur maitresse d’une hache, que dis-je d’une halle­barde infor­tunée.

Il se trou­va qu’une nuit de pleine lune, quelque voisin, dont nous tairons le nom et l’identité par pure com­pas­sion, eut l’idée de se débar­rass­er de ces encom­brants voisins. Il voulut s’en débar­rass­er en les empoi­son­nant avec des boulettes pré­parées à leur inten­tion.

Mal­heureuse­ment, la belle le sur­prit à ten­ter de nour­rir ses pro­tégés. Par un instinct félin, elle se dou­ta tout de suite de la ten­ta­tive dia­bolique de ce voisin qui avait pris la pré­cau­tion de se mas­quer et de se gan­ter.

La belle mon­ta sur ses grands chevaux, haus­sa le ton et menaça d’ameuter le quarti­er. Pris de panique, l’infortuné assas­sin prit la pre­mière chose qui trainait pour la faire taire. Il se trou­va que c’était un fer­ro di prua*, ce qui n’est pas des plus pra­tique, je vous le con­cède.

Pour la faire taire défini­tive­ment, il la frap­pa en pleine tête. Opéra­tion pleine­ment réussie. Il ne fut heureuse­ment jamais iden­ti­fié et le quarti­er fut débar­rassé de ces satanés chats.

« Ciao Bel­la ! », deux­ième épisode des Nou­velles véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : Le Bossu du Rial­to.
 — Lire la suite : La Sérénis­sime.

*La calle (au pluriel Cal­li) est une rue étroite.
*Fer­ro di prua : c’est l’élément métallique qui se trou­ve à la proue des gon­do­les. On dit que ses six dents représen­tent les six ses­tiere (quartiers) de Venise et que le fer sur le côté cor­re­spond à l’île de la Giudec­ca, tan­dis que sa par­tie supérieure cour­bée sym­bol­is­erait le corno ducal. Bref, une véri­ta­ble carte de Venise !


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