Les Nouvelles Vénitiennes (10) : Hauts les masques !

Les Nouvelles Vénitiennes

La tra­di­tion du Car­naval de Venise, au mois de févri­er, n’est dev­enue qu’une opéra­tion com­mer­cia­lo-touris­tique, un rien vul­gaire-chic. L’idée de se cos­tumer et de se déguis­er en prenant la pause Plaz­za San Mar­co avec un zeste de brouil­lard, voire avec de la neige si vous avez un peu de chance, est certes pass­able­ment pho­togénique. Elle per­met par ailleurs d’entamer la sai­son touris­tique à un moment de creux pour les autres cités européennes con­cur­rentes de renom comme Paris, Vienne, Prague ou Lon­dres.

Hauts les masques - Carnaval de Venise
Hauts les masques — Car­naval de Venise

Il n’en a pas tou­jours été ain­si. Le Car­naval a été une insti­tu­tion, un diver­tisse­ment ; une sorte d’immense Fête des Fous où, pour un temps, tout était autorisé sous le cou­vert d’une fête exu­toire. Sous les masques, les con­di­tions sociales, les âges, les sex­es étaient oubliés et cha­cun tenait le rôle qu’il voulait. Une espèce de gay pride des trav­es­tis. Bien sûr les déra­pages et les débor­de­ments étaient mon­naie courante, voire encour­agés puisque, sous les déguise­ments, les audaces peu­vent s’exprimer libre­ment. Moines et religieuses y par­tic­i­paient avec une espèce d’ardeur, de soif de revanche, à hau­teur des pri­va­tions ordi­naires qu’ils s’imposaient.

On ne s’étonnera guère de retrou­ver mêlé à cette his­toire l’incontournable fig­ure de séduc­teur de Gia­co­mo Casano­va. Sa renom­mée a passé les fron­tières et les siè­cles et il n’a pas peu con­tribué, lui-même, à sa légende dans les dix-neuf vol­umes de ses Mémoires, espèce de Bible sur les cou­tumes et les vices de son siè­cle, à Venise comme dans le reste de l’Europe.

Son père — le sait-on ? — avait été acteur d’où une pre­mière prédis­po­si­tion à la Com­me­dia dell’Arte et aux déguise­ments. Mal­gré le cos­tume, Gia­co­mo renonça très tôt à une car­rière d’ecclésiastique et, pro­tégé par le riche séna­teur Bra­gadin qu’il avait sec­ou­ru au sor­tir d’un ridet­to, il devint ce cour­tisan, cet infati­ga­ble amant de légende, mais aus­si un joueur, un éru­dit, un alchimiste et un homme de plume.

Il fit la con­nais­sance des plus grands, de Frédéric II de Prusse à Rousseau et Voltaire, ain­si qu’avec des aven­turi­ers comme Cagliostro et le comte de Saint-Ger­main et bon nom­bre encore d’autres char­la­tans et ama­teurs de sci­ences occultes.

Il s’enfuit des geôles du Palais ducal, les Plombs, et perdit sans le moin­dre regret des for­tunes plus ou moins bien acquis­es. Quand il lui fut per­mis de revenir à Venise, il ne trou­va pas mieux que de faire de la déla­tion pour le compte de l’Inquisition.

C’est dans l’exercice de ses fonc­tions et pen­dant le Car­naval qu’une aven­ture jusqu’ici jamais rap­portée lui arri­va. À cette époque, tout le monde recher­chait un cer­tain Bia­sio, venu s’installer comme vendeur de lugane­ga, une saucisse typ­ique du Vene­to et du Friuli. Mais ce louche indi­vidu pré­parait le sguazzet­to, un plat très appré­cié des Véni­tiens, avec… de la chair humaine !

Lorsqu’on rasa sa mai­son, on retrou­va dans le sous-sol les restes de nom­breuses vic­times de ce sin­istre précurseur du Doc­teur Petiot et de tous les ser­i­al killers de notre temps. Or, les cara­binieri de l’époque étaient sur les dents. Un bate­lier, arrivé par hasard, trou­va dans son écuelle un doigt avec un ongle. Bia­so fut dénon­cé à la Quar­an­tia crim­inelle mais eut le temps de s’échapper et de se faire la belle.

Gia­co­mo l’avait con­nu dans les geôles de la cité aux­quelles mènent le célébris­sime Pont des Soupirs. Il avait été son com­pagnon de cel­lule durant plusieurs années et c’est le genre de voisi­nage qui ne s’oublie pas.

Haut les masques !

Bia­sio avait choisi de se grimer en dia­blotin ce qui, après tout, n’était guère éloigné de sa nature. il fréquen­tait tous les lieux où l’on peut se rafraîchir le gosier. Jamais il ne s’était trahi, évi­tant avec la plus grande pru­dence de dépass­er la mesure. Il évi­tait de met­tre les pieds deux fois dans le même est­a­minet.

Un soir, il entra au « Sono de Uschi­ta ». Gia­co­mo y était, déguisé en prélat. Leurs regards se croisèrent. Gia­co­mo recon­nut immé­di­ate­ment Bia­sio. Celui-ci com­prit. Il pâlit. Le temps res­ta sus­pendu. Dans les yeux de Bia­sio, un dés­espoir implo­rant.

Alors, lente­ment, Gia­co­mo, por­ta son index sur ses lèvres, en signe de silence. Bia­sio, recon­nais­sant, soulagé, sor­tit comme une ombre.

Ce fut l’une des rares fois, sinon la seule, que Gia­co­mo Casano­va fit preuve de com­pas­sion. Il ne trahit pas son com­pagnon d’infortune, lui qui, pour­tant, frico­tait avec l’Inquisition.

Cette bonne action ne servit pas à vrai dire à grand chose. Quelques jours plus tard, Bia­sio fut arrêté et con­damné à une mort vio­lente. Traîné par un cheval, on lui coupa les mains, on le tor­tu­ra avec des tenailles, on l’écartela et on le décapi­ta. Il paraît qu’ainsi la morale est sauve. Si l’on veut…

« Haut les masques ! », dix­ième épisode des Nou­velle véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : Chronos remonte le temps.
 — Lire la suite : Les aléas del­la aven­tu­ra…


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