Les Nouvelles Vénitiennes (14) : Il n’y a pas que la vérité à sortir du puits

Les Nouvelles Vénitiennes

Les puits à Venise, il n’y en a pas à tous les coins de rue mais qua­si­ment dans chaque cour, dans chaque corte. Dès le XIIe siè­cle, la Scuela dei Mureri for­mait les puisatiers qui se trans­met­taient jalouse­ment de père en fils les secrets des tech­niques de con­struc­tion. Ces puits avaient à la fois une fonc­tion de citerne et de fil­tre pour épur­er les eaux de pluie.

Il n'y a pas que la vérité à sortir du puits
Puits dans une cour à Venise

Ces puits avaient une paroi enduite d’une couche d’argile, elle-même recou­verte de sable pro­pre main­tenu humide. Le soubasse­ment de la citerne était con­sti­tué d’une grande dalle de pierre. La margelle extérieure était ornée de mar­bre sculp­té ou de pierre d’Istrie.

Une lég­is­la­tion sévère veil­lait à la bonne con­ser­va­tion de ces puits, pour la plu­part privés. Ils étaient con­trôlés par des proved­i­tori al sal et di comun et par des mag­is­trats alla Sani­ta et del­la Acque.

Les acpi con­tra­da, les chefs de quartiers, ouvraient les puits publics deux fois par jour grâce à une cloche spé­ciale. Ils en assur­aient le con­trôle à la fois de la quan­tité et de la qual­ité de l’eau.

Or donc, une année de sécher­esse que l’on con­nut bien avant qu’on invo­quât le réchauf­fe­ment de la Terre et le trou dans la couche d’ozone, un puisati­er avait eu maille à par­tir avec sa fille qui s’était amourachée d’un pein­tre d’images sacrées. Beau méti­er certes, mais qui rap­por­tait peu. Le puisati­er, lui, avait décidé d’offrir à sa fille un meilleur par­ti en la mari­ant avec le fils, certes laid et même car­ré­ment dif­forme, d’un puisati­er voisin et néan­moins con­cur­rent. Il s’y voy­ait déjà avec une rib­am­belle de petits puisatiers, laids sans doute, mais aisés.

Pour punir sa fille Chiaret­ta, belle comme le jour et vierge comme on n’en fait plus passé l’âge de quinze ans, il l’isola au fond d’un puits à sec, lui four­nissant juste de quoi s’éclairer et se nour­rir et boire à volon­té.

Chiaret­ta, la belle de seize ans, avait le même car­ac­tère de cochon que son père. Elle pigna, elle cria, elle vocif­éra, pria, sup­plia : en vain. Alors elle déci­da de s’enfuir et se mit à creuser, non pas à l’aveuglette mais, en fille obser­va­trice, en direc­tion d’un autre puits voisin. Elle avait sondé les murs et, à l’oreille, sut où la paroi était la plus mince.

Il n’y a pas que la vérité à sortir du puits

À force de volon­té, elle réus­sit en assez peu de temps à faire une ouver­ture où elle se fau­fi­la. Comme elle l’avait prévu, ce puits com­mu­ni­quait avec un puits pub­lic. Elle quit­ta ses vête­ments mac­ulés par la sueur et la boue et se retrou­va avec des dessous plus ou moins immac­ulés, une sorte de chemise de lin qui lui évi­ta de sor­tir du puits toute nue.

Car, tou­jours à force de volon­té, elle réus­sit tant mal que bien à se hiss­er jusqu’à la margelle. Il fai­sait déjà nuit et quelle ne fut pas la sur­prise d’un gon­do­lier de voir cette inno­cente sor­tir du puits !

N’écoutant que sa lâcheté, il se mit à courir en se sig­nant : il croy­ait avoir à faire à une de ces sor­cières blanch­es qui han­taient nuita­m­ment les ses­tieri et l’imagination des sim­plets de l’époque.

Chiaret­ta alla frap­per à la porte du pre­mier cou­vent venu où on la recueil­lit. Elle refusa d’en sor­tir jusqu’à ce que son père cède à sa volon­té. Elle finit par pou­voir se mari­er avec son pein­tre en images sacrées. Le mariage fut des plus mal­heureux. Le pein­tre d’images n’en était pas une pour autant : il buvait, la trompait et la bat­tait.

Si bien qu’un jour, elle retour­na au cou­vent et, de dés­espoir, se fit nonne ; le dés­espoir ne dura pas bien longtemps. Elle fut séduite par un ecclési­as­tique ancêtre de Casano­va.

On perdit ensuite défini­tive­ment sa trace, à moins que les osse­ments trou­vés dans le puits pater­nel quelques années plus tard ne lui appartinssent… Allez savoir.

« Il n’y a pas que la vérité à sor­tir du puits », qua­torz­ième épisode des Nou­velles Véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : Sous les griffes du Lion (2e par­tie).
 — Lire la suite : Pic­co­lo Trav­elo.


1 réflexion sur « Les Nouvelles Vénitiennes (14) : Il n’y a pas que la vérité à sortir du puits »

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.