La Françafrique de Tonton Sarko… (2)

Ce mois-ci, le coléop­tère vous pro­pose un peu de lec­ture en prove­nance directe de l’autre bord de la Méditer­ranée, suite au dis­cours pronon­cé par Speedy Sarko à Dakar le 24 juil­let 2007.

L’intégralité de l’article est vis­i­ble sur Le Mes­sager mais vous est présen­té ici en cinq par­ties, afin de sus­citer réflex­ions… et réac­tions. (cliquez ici pour lire le début de l’article).

Achille Mbembe

Régres­sion

Mais pour qui n’attend rien de la France, les pro­pos tenus à l’université de Dakar sont fort révéla­teurs. En effet, le dis­cours rédigé par Hen­ri Guaino (con­seiller spé­cial) et pronon­cé par Nico­las Sarkozy dans la cap­i­tale séné­galaise offre un excel­lent éclairage sur le pou­voir de nui­sance con­scient ou incon­scient, pas­sif ou act­if qui, dans les dix prochaines années, pour­rait découler du regard pater­nal­iste et éculé que con­tin­u­ent de porter cer­taines des nou­velles élites français­es (de gauche comme de droite) sur un con­ti­nent qui n’a cessé de faire l’expérience de rad­i­cales muta­tions au cours de la dernière moitié du XXe siè­cle notam­ment.

Dans sa “fran­chise” et sa “sincérité”, Nico­las Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, rel­e­vait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intel­lectuelle qui sous-tend la poli­tique africaine de la France date lit­térale­ment de la fin du XIXe siè­cle. Voici donc une poli­tique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intel­lectuel obsolète, vieux de près d’un siè­cle, mal­gré les rafis­to­lages.

Le dis­cours de Nico­las Sarkozy à Dakar mon­tre com­ment, enfer­mé dans une vision friv­o­le et exo­tique du con­ti­nent, les “nou­velles élites français­es” pré­ten­dent jeter un éclairage sur des réal­ités dont elles ont fait leur han­tise et leur fan­tasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ain­si, pour s’adresser à “l’élite de la jeunesse africaine”, Hen­ri Guaino se con­tente de repren­dre, presque mot à mot, des pas­sages du chapitre con­sacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La rai­son dans l’histoire et dont j’ai fait, récem­ment encore et après bien d’autres, une longue cri­tique dans mon livre De la post­colonie (pp. 221 – 230).

Selon Hegel en effet, l’Afrique est le pays de la sub­stance immo­bile et du désor­dre éblouis­sant, joyeux et trag­ique de la créa­tion. Les nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont tou­jours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni le moment moral, ni les idées de lib­erté, de jus­tice et de pro­grès n’ont aucune place ni statut par­ti­c­uli­er. Celui qui veut con­naître les man­i­fes­ta­tions les plus épou­vanta­bles de la nature humaine peut les trou­ver en Afrique. Cette par­tie du monde n’a, à pro­pre­ment par­ler, pas d’histoire. Ce que nous com­prenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhis­torique non dévelop­pé, entière­ment pris­on­nier de l’esprit naturel et dont la place se trou­ve encore au seuil de l’histoire uni­verselle.

Les nou­velles élites français­es ne sont pas con­va­in­cues d’autre chose. Elles parta­gent ce préjugé hégélien. Con­traire­ment à la généra­tion des “Papa-Com­man­dant” (de Gaulle, Pom­pi­dou, Gis­card d’Estaing, Mit­ter­rand ou Chirac) qui épou­sait tacite­ment le même préjugé tout en évi­tant de heurter de front leurs inter­locu­teurs, les nou­velles élites de France esti­ment désor­mais que l’on ne peut ren­dre compte de sociétés aus­si plongées dans la nuit de l’enfance qu’en s’exprimant sans frein, dans une sorte de vierge énergie. Et c’est bien ce qu’elles ont à l’idée lorsque, désor­mais, elles défend­ent tout haut l’idée d’une nation “décom­plexée” par rap­port à son his­toire colo­niale.

À leurs yeux, on ne peut par­ler de l’Afrique qu’en suiv­ant, en sens inverse, le chemin du sens et de la rai­son, peu importe que cela se fasse dans un cadre où chaque mot pronon­cé l’est dans un con­texte d’ignorance. D’où la ten­dance à sat­ur­er les mots, à recourir à une sorte de pléthore ver­bale, à procéder par la suf­fo­ca­tion des images à toutes choses qui octroient au dis­cours de Nico­las Sarkozy à Dakar son car­ac­tère heurté, bégayant et abrupt.

J’ai en effet beau faire la part des choses. Dans le long mono­logue de Dakar, je ne trou­ve d’invitation à l’échange et au dia­logue que rhé­torique. Der­rière les mots se cachent surtout des injonc­tions, des pre­scrip­tions, des appels au silence, voire à la cen­sure, une insup­port­able suff­i­sance dont, je l’imagine, on ne peut faire preuve qu’à Dakar et à Libre­ville, et cer­taine­ment pas à Pre­to­ria ou à Luan­da.

Source : Le Mes­sager
*Achille MBe­m­be est un uni­ver­si­taire camer­ounais de renom­mée inter­na­tionale. Spé­cial­iste d’histoire, mais aus­si de sci­ences poli­tiques, il est âgé d’une quar­an­taine d’années. Diplômée de La Sor­bonne en France, il a enseigné à l’université de Yaoundé au Camer­oun. Il est actuelle­ment pro­fesseur tit­u­laire aux uni­ver­sités de Wit­wa­ter­srand, à Johan­nes­burg (Afrique du Sud), directeur de recherche au Wit­wa­ter­srand Insti­tute for Social and Eco­nom­ic Research (WISER) et pro­fesseur tit­u­laire à l’université d’Irvine, Cal­i­fornie (USA)


Auteur : Lafontanelle

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