La Françafrique de Tonton Sarko… (3)

Ce mois-ci, le coléop­tère vous pro­pose un peu de lec­ture en prove­nance directe de l’autre bord de la Méditer­ranée, suite au dis­cours pronon­cé par Speedy Sarko à Dakar le 24 juil­let 2007.

L’intégralité de l’article est vis­i­ble sur Le Mes­sager mais vous est présen­té ici en cinq par­ties, afin de sus­citer réflex­ions… et réac­tions. (cliquez ici pour lire le début de l’article).

Aux sources de l’ethnologie colo­niale

À côté de Hegel existe un deux­ième fonds que recy­clent sans com­plexe les nou­velles élites français­es. Il s’agit d’une somme de lieux com­muns for­mal­isés par l’ethnologie colo­niale vers la fin du XIXe siè­cle. C’est au prisme de cette eth­nolo­gie que se nour­rit une grande par­tie du dis­cours sur l’Afrique, voire une par­tie de l’exotisme qui con­stitue l’un des vis­ages priv­ilégiés du racisme à la française.

Cet amas de préjugés, Lévy Brühl ten­ta d’en faire un sys­tème dans ses con­sid­éra­tions sur “la men­tal­ité prim­i­tive” ou encore “prélogique”. Dans un ensem­ble d’essais con­cer­nant les “sociétés inférieures” (Les fonc­tions men­tales en 1910 ; puis La men­tal­ité prim­i­tive en 1921), il s’acharnera à don­ner une cau­tion pseu­do-sci­en­tifique à la dis­tinc­tion entre “l’homme occi­den­tal” doué de rai­son et les peu­ples et races non-occi­den­taux enfer­més dans le cycle de la répéti­tion et du mythe.

Se présen­tant — cou­tume bien rodée — comme “l’ami” des Africains, Leo Frobe­nius (que dénonce avec vir­u­lence le romanci­er Yam­bo Ouo­loguem dans Le devoir de vio­lence) con­tribua large­ment à dif­fuser une par­tie des rumi­na­tions de Lévy Brühl der­rière le masque du “vital­isme” africain. Certes, con­sid­érait-il que la “cul­ture africaine” n’est pas le sim­ple prélude à la logique et à la ratio­nal­ité. Tou­jours est-il qu’il con­sid­érait qu’après tout, l’homme noir est un enfant. Comme son con­tem­po­rain Lud­wig Klages (auteur, entre autres, de L’éros cos­mogo­nique, L’homme et la terre, L’esprit comme enne­mi de l’âme), il esti­mait que l’homme occi­den­tal avait payé d’une dévi­tal­i­sa­tion généra­trice de com­porte­ments imper­son­nels la démesure dans l’usage de la volon­té — le for­mal­isme auquel il doit sa puis­sance sur la nature.

De son côté, le mis­sion­naire belge Placide Tem­pels dis­ser­tait sur “la philoso­phie ban­toue” dont l’un des principes était, selon lui, la sym­biose entre “l’homme africain” et la nature. Aux yeux du bon père, la force vitale con­stitue l’être de l’homme ban­tu. Celle-ci se déploie du degré proche de zéro (la mort) jusqu’au niveau ultime de celui qui s’avère un “chef”.

Telles sont d’ailleurs, en plus de Pierre Teil­hard de Chardin, les sources prin­ci­pales de la pen­sée de Sen­g­hor qu’Henri Guaino se fait fort de mobilis­er dans l’espoir de don­ner aux pro­pos prési­den­tiels une cau­tion autochtone. Ignore-t-il donc l’inestimable dette que, dans sa for­mu­la­tion du con­cept de la négri­tude ou dans la for­ma­tion de ses notions de cul­ture, de civil­i­sa­tion, voire de métis­sage, le poète séné­galais doit aux théories les plus racistes, les plus essen­tial­istes et les plus biol­o­gisantes de son époque ?

Mais il n’y a pas que l’ethnologie colo­niale. Au demeu­rant, celle-ci se nour­rit de nom­breux réc­its de voy­age et nour­rit à son tour toute une cul­ture pop­u­laire dont les films, la pub­lic­ité, les ban­des dess­inées, la pein­ture et la sculp­ture, la pho­togra­phie ou les expo­si­tions ne sont qu’un aspect. Ici, on s’efforce de créer un objet qui, loin de per­me­t­tre d’effectuer le tra­vail de recon­nais­sance de l’Autre, fait plutôt de ce dernier un objet sub­sti­tu­tif, de don­ner libre cours à des fan­tasmes.

Le con­seiller spé­cial du prési­dent français reprend à son compte cette tech­nique aus­si bien que l’essentiel des thès­es (qu’il pré­tend par ailleurs réfuter) des idéo­logues de la dif­férence et des pon­tif­es de l’ontologie africaine. Puis il procède comme si l’idée selon laque­lle il exis­terait une essence nègre, une “âme africaine” dont “l’homme africain” (Muntu) serait la man­i­fes­ta­tion la plus vivante – comme si cette idée somme toute far­felue n’avait pas fait l’objet d’une cri­tique rad­i­cale par les meilleurs des philosophes africains, à com­mencer par Fabi­en Ébous­si Boula­ga dont l’ouvrage, La crise du Muntu, est à cet égard un clas­sique.

Dès lors, com­ment s’étonner qu’au bout du compte, sa déf­i­ni­tion du con­ti­nent et de ses gens soit une déf­i­ni­tion pure­ment néga­tive ? En effet, “l’homme africain” du prési­dent Sarkozy est surtout recon­naiss­able soit par ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’est jamais par­venu à accom­plir (la dialec­tique du manque et de l’inachèvement), soit par son oppo­si­tion à “l’homme mod­erne” (sous-enten­du “l’homme blanc”) – oppo­si­tion qui résul­terait de son attache­ment irra­tionnel au roy­aume de l’enfance, au monde de la nuit, aux bon­heurs sim­ples et à un âge d’or qui n’a jamais existé.

Pour le reste, l’Afrique des “nou­velles élites français­es” est essen­tielle­ment une Afrique rurale, féérique et fan­tôme, mi-bucol­ique et mi-cauchemardesque, peu­plée de paysans, faite d’une com­mu­nauté de souf­frants qui n’ont rien en com­mun sauf leur com­mune posi­tion à la lisière de l’histoire, prostrés qu’ils sont dans un hors-monde — celui des sor­ciers et des gri­ots, des êtres fab­uleux qui gar­dent les fontaines, chantent dans les riv­ières et se cachent dans les arbres, des morts du vil­lage et des ancêtres dont on entend les voix, des masques et des forêts pleines de sym­bol­es, des pon­cifs que sont la pré­ten­due “sol­i­dar­ité africaine”, “l’esprit com­mu­nau­taire”, “la chaleur” et le respect des aînés.

Source : Le Mes­sager
*Achille MBe­m­be est un uni­ver­si­taire camer­ounais de renom­mée inter­na­tionale. Spé­cial­iste d’histoire, mais aus­si de sci­ences poli­tiques, il est âgé d’une quar­an­taine d’années. Diplômée de La Sor­bonne en France, il a enseigné à l’université de Yaoundé au Camer­oun. Il est actuelle­ment pro­fesseur tit­u­laire aux uni­ver­sités de Wit­wa­ter­srand, à Johan­nes­burg (Afrique du Sud), directeur de recherche au Wit­wa­ter­srand Insti­tute for Social and Eco­nom­ic Research (WISER) et pro­fesseur tit­u­laire à l’université d’Irvine, Cal­i­fornie (USA)


Auteur : Lafontanelle

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