Les Nouvelles Vénitiennes (3) : La Sérénissime

Les Nouvelles Vénitiennes

Je ne sais plus trop pourquoi on surnomme Venise « la Sérénis­sime ». Peut-être cette appel­la­tion est-elle ironique, en tous cas en rien jus­ti­fiée.

Le Pont des Soupirs - La Sérénissime
Le Pont des Soupirs à Venise

On asso­cie com­muné­ment Naples à la Camo­ra, la Sicile à la mafia mais que dire de Venise, tem­ple du crime organ­isé ? Ce n’est pas que la lagune ne rejette pas un lot par­ti­c­ulière­ment élevé de cadavres et sui­cidés plus ou moins maquil­lés sur ses rivages. Ce n’est pas que, sous cou­vert de masques et de car­naval, l’on tue, on vole, on vio­le en toute impunité et avec la même bien­veil­lance des autorités qu’à Rio, immense défouloir tra­di­tion­nel qui dégénère. Non plus que les rix­es après beu­ver­ies, à coups de valpo­li­cel­la, de gar­ba ou de Belli­ni dans quelques fura­toles ou au Harry’s Bar, ne finis­sent ni vu ni con­nu dans un coin de canal entre deux eaux.

Non, rien de tout cela : une crim­i­nal­ité somme toute ordi­naire, voire accep­tée. Il y a bien ces éter­nels pick­pock­ets qui vous rack­et­tent à chaque coin de calle ou de sop­portego. Il y a ces vendeurs africains à la sauvette qui vous pro­posent un sac Guc­ci, Vuit­ton ou Dolce & Gab­bana à des prix défi­ants toute con­cur­rence asi­a­tique.

Non vrai­ment, il y a plus ordi­naire : le tour de gon­do­le à qua­tre-vingts euros la demi-heure (prière de ne pas rigol­er !), le moin­dre glaçon à un euro, la part de piz­za à trois — pourquoi pas, c’est un plat de pau­vre ! — le menu tur­is­ti­co où rien n’est com­pris sinon le four à micro-ondes pour quinze euros et tout à l’avenant. L’entrée des musées : réd­hibitoire ! Sans compter les files d’attente dignes de tick­ets de rationnement à la grande époque de l’URSS. Et n’essayez pas de nour­rir les pigeons de la place San Mar­co, c’est bien vous qu’il s’agira de plumer…

Quant à dormir, il le faut bien, heureux gag­nant du loto, vous trou­verez ici com­ment dilapi­der votre for­tune en vous reposant.

La Sérénissime

Les qua­torze mil­lions de vis­i­teurs annuels, à pas lents et comp­tés, sont volon­taires pour ne pas regarder à la dépense, pour dépenser jusqu’au moin­dre denier pour un masque en papi­er mâché, une babi­ole col­orée estampil­lée Mura­no, un mail­lot de la Squadra azzu­ra. C’est ça la magie de Venise : on est dépouil­lé en douceur, en vacances donc en douceur, comme un gage obligé à tant de siè­cles d’histoires et de beautés.

Inou­bli­able Venise et son addi­tion aus­si salée que l’Adriatique. Mais, c’est promis, on y revien­dra… L’industrie touris­tique est passée par là. Les crimes ne sont plus de lèse-majesté et sont tout à fait autorisés, encour­agés par la paresse ordi­naire de l’étranger émer­veil­lé.

Venise est un rêve, la cité des amoureux et des doges : le rêve a un coût et l’illusion fan­tas­tique est que, finale­ment, rien n’est trop beau, rien n’est trop cher, car on est dans la cité extra­or­di­naire, celle de la zéni­tude, la porte entre l’Orient et l’Occident, et cette magie-là n’a aucun prix.

La Sérénis­sime, troisième épisode des Nou­velles véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : « Ciao Bel­la ! ».
 — Lire la suite : Une morte bien ordon­née.


2 réflexions sur « Les Nouvelles Vénitiennes (3) : La Sérénissime »

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