Nouvelles mystérieuses de la cathédrale de Chartres (12) : Tu parles Charles, tu l’as dit Péguy…

Les Nouvelles Mystérieuses de la Cathédrale de Chartres

L’écrivain Charles Péguy est étroite­ment asso­cié à Notre-Dame de Chartres. Une plaque sur un pili­er rap­pelle ses deux pèleri­nages à Chartres dont il est spir­ituelle­ment le par­rain en ce qui con­cerne les étudiants.

Timbre Charles Péguy et la cathédrale de Chartres (1950)
Tim­bre Charles Péguy et la cathé­drale de Chartres (1950)

Il a mag­nifique­ment chan­té “la flèche unique au monde” qui sur­git sur la plaine de Beauce. Sa présen­ta­tion de la Beauce à Notre-Dame com­mence ainsi :

Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la pro­fonde houle et l’océan des blés
Et la mou­vante écume et nos gre­niers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape.

Pas mal, non ? Le prob­lème, c’est que ça con­tin­ue sur 75 qua­trains, soit 300 vers ! Autant dire qu’à l’heure des haïkus et des formes brèves, Péguy nav­igue à con­tre-courant et fait fig­ure de dinosaure. Incon­testable­ment, son style a vieil­li. Beau­coup vieil­li au point qu’on ne trou­ve plus que deux recueils de poésie encore édités. Et ce n’est pas la présen­ta­tion de l’auteur pour l’édition de La Pléi­ade qui risque d’attirer le chaland :
“Si la philoso­phie cartési­enne fut une dénon­ci­a­tion du désor­dre et si la philoso­phie bergson­ni­enne a com­mencé par une dénon­ci­a­tion du tout fait, la pen­sée de Péguy (1873–1914) fut peut-être avant tout une dénon­ci­a­tion de l’angélisme ou d’un cer­tain kan­tisme, aux mains si pures qu’il n’en a plus. De mains. Il n’y a qu’une his­toire (“sin­gulière, unique, une his­toire extra­or­di­naire, invraisem­blable, impos­si­ble : arrivée”), celle d’un Dieu qui paria sur l’homme au point de ris­quer son être dans un vis­age humain. Quand l’homme manque Dieu, Dieu manque l’homme. Aus­si est-ce dans le temps que l’homme qui se perd se trou­ve, s’il ne dégrade pas le mys­tique en poli­tique.” Cela donne envie… Cela donne surtout envie de pren­dre ses crayons de couleur et de les utilis­er sur le dernier album de Placide et Muzo.

Péguy mérite sans doute bien mieux que sa répu­ta­tion. En fait, il est le type même d’artiste “récupéré” pour son plus grand mal­heur. Les milieux de la droite con­ser­va­trice et tra­di­tion­al­iste ont, à tort, voulu en faire leur porte-dra­peau et leur porte-voix.

À tort, car si Péguy avait une ten­dresse toute par­ti­c­ulière pour ces fig­ures et femmes que sont Ève, la Vierge et Jeanne d’Arc, Péguy est d’abord un con­ver­ti sur le tard. Social­iste con­va­in­cu depuis bien longtemps, il n’a retrou­vé la foi, une foi de char­bon­nier, qu’en 1907, à 34 ans donc. Et encore : il a tou­jours tenu secret son mys­ti­cisme jusqu’à la paru­tion du Mys­tère de la char­ité de Jeanne d’Arc, en jan­vi­er 1910.

Il s’est tou­jours méfié du monde cléri­cal et sa reli­gion est pure­ment poé­tique, avec une mys­tique de l’héroïsme et du mes­sian­isme français. Sa femme étant totale­ment agnos­tique, il ne s’est d’ailleurs jamais mar­ié que civile­ment. Venu du social­isme donc, son catholi­cisme est du côté des hum­bles qu’il chante à coups de lita­nies lentes et majestueuses.

Ses orig­ines étaient mod­estes. Son père, menuisi­er, est mort quelques mois après sa nais­sance. Sa mère, rem­pailleuse de chais­es, l’a élevé avec les dif­fi­cultés que l’on devine. Ce n’est que grâce à l’école et à une bourse pour inté­gr­er l’École Nor­male, qu’il s’est mon­tré exem­plaire. Pour autant, son indépen­dance vis­cérale et un car­ac­tère des plus trem­pés en font autre chose qu’un petit saint aseptisé.

Et pour les culs bénis qui ont voulu l’annexer, sa mort laisse rêveur. Mobil­isé le 2 août 1914, lieu­tenant au 276ème rég­i­ment d’infanterie, il tombe un mois plus tard, le 5 sep­tem­bre près de Villeroy, à 22 kilo­mètres de Paris, tué d’une balle alle­mande en plein front.

Lui qui a tant évo­qué la pro­tec­tion de la Vierge, on en viendrait à douter de l’efficacité du procédé et de la pro­tec­tion divine. À moins que ce ne soit un lecteur mal inten­tion­né qui, l’ayant recon­nu, a prof­ité de la Grande Guerre pour se venger et l’empêcher de pon­dre de nou­velles inter­minables stro­phes si charitables…

Illus­tra­tion : Tim­bre français illus­trant Charles Péguy et la cathé­drale de Chartres (1950)