Nouvelles mystérieuses de la cathédrale de Chartres (4) : Charity Business

Les Nouvelles Mystérieuses de la Cathédrale de Chartres

La men­dic­ité est une activ­ité économique qui peut être fort rentable pour peu qu’elle ait été pen­sée, réfléchie, étudiée avec soin. Il ne suf­fit pas de ten­dre la main à la sor­tie de la cathé­drale ou sa sébile en forme de coquille Saint-Jacques pour rem­plir sa besace.

Mendiants au Pont au Change
Four Beg­gars at the Pont-au-Change after Mar­let (1847 – 1914)

La men­dic­ité, pour qui s’y prend bien, n’exige que quelques heures de présence, à l’entrée et à la sor­tie des offices essen­tielle­ment. Il est fort utile, par­tant fort lucratif, de con­naître aus­si les heures de vis­ites des trans­ports, en par­ti­c­uli­er s’ils ont un fort pou­voir d’achat comme les Alle­mands ou les Japon­ais ou, s’ils ont des habi­tudes char­i­ta­bles, comme les Ital­iens et les Espag­nols. En revanche, les Hol­landais, pour­tant nom­breux, ou les Améri­cains ne sont pas des cibles priv­ilégiées, eux qui répug­nent à don­ner quoi que ce soit, pas même un sourire ou un regard humain.

Ce busi­ness n’est pour­tant pas si sim­ple. Cela se bous­cule quelque peu au por­tillon, les bonnes places étant lim­itées. Le Por­tail Roy­al est incon­testable­ment du meilleur prof­it, le Sud préférable au Nord à cause de l’exposition et de la pro­tec­tion rel­a­tive aux vents.

Le principe de base reste celui du pre­mier arrivé, pre­mier servi, étant don­né qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Il y a les habitués, les anciens, qui con­nais­sent le mieux le topo, cha­cun appor­tant un plus, une spé­cial­ité : la con­nais­sance du site avec des détails croustil­lants digne des meilleurs guides, le chant entraî­nant des can­tiques juste­ment choi­sis…

Charity business

La tenue y fait aus­si beau­coup. Il faut être pro­pre mais pas impec­ca­ble­ment rasé. On doit sus­citer une cer­taine bon­té con­de­scen­dante, pas la pitié. Un ivrogne ou un débrail­lé ne fera pas un rond, pas plus qu’une mine de déter­ré ou de dés­espéré. Un brin de gaité est appré­cié. On tient la porte comme le groom d’un cinq étoiles, on sourit, on dit « Bon­jour, que le Christ, la Vierge ou la Paix soi(en)t avec vous », « Que le Seigneur soit avec vous ! » : ça fait tou­jours plaisir et la piécette sort plus facile­ment de sa tanière.

Cer­tains sont occa­sion­nels, ten­tant de se faire une place au soleil sur la route de Saint-Jacques de Com­postelle, par exem­ple. En général, tout se passe bien, cha­cun com­prenant tacite­ment qu’on a besoin de tra­vailler. On se partage ain­si le marché de la générosité sans ani­croche majeure.

Pour­tant, à une époque récente, il n’en a pas tou­jours été ain­si. On se partageait lit­térale­ment le ter­ri­toire et les nou­veaux venus étaient priés d’aller se faire voir ailleurs. Il y eut même un règle­ment de comptes mor­tel et l’on ne cher­cha pas même vrai­ment à élu­cider le meurtre d’un sans domi­cile fixe, sans famille et même sans papiers, qui avait ten­té de s’implanter de force. Mal lui en prit puisque, un soir, il fut agressé par trois ou qua­tre col­lègues qui le rouèrent de coups de pieds et de poings, his­toire de lui don­ner une leçon.

Il ne s’en rel­e­va pas. La leçon avait porté ses fruits. Cepen­dant, depuis cette tragédie, les auteurs con­vin­rent qu’il fal­lait pass­er à d’autres méth­odes d’intimidation, plus douces, his­toire de ne pas finir der­rière les bar­reaux du 8 rue des Liss­es. La sagesse divine prend par­fois de bien curieux chemins…

Illus­tra­tion : Men­di­ants au Pont au Change, Charles Simond, La vie parisi­enne à tra­vers le XIXe siè­cle, Edi­tions Plon, Nour­rit et Cie, Paris (1901), p. 495.


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