Nouvelles mystérieuses de la cathédrale de Chartres (5) : Confessions d’un ange

Les Nouvelles Mystérieuses de la Cathédrale de Chartres

C’est si beau un ange, si loin­tain… Moi, je suis plan­té au chevet de la cathé­drale et je veille sur la toi­ture d’airain. Je veille depuis des siè­cles, depuis un mil­lé­naire sur le bon peu­ple et sa mis­ère.

L'Ange au cadran (original de la crypte - Cathédrale de Chartres)
L’Ange au cad­ran (orig­i­nal de la crypte — Cathé­drale de Chartres)

Il faut bien le dire, ça ne change pas beau­coup là-dessous : la faim, les guer­res, les destruc­tions, les agres­sions, les peurs, les cris, j’en ai telle­ment vu et enten­du… J’espérais qu’un jour ou l’autre, ça fini­rait par s’arranger ; mais non. Le temps passe, les mis­ères crois­sent et prospèrent. Les humains sont tou­jours aus­si veules, aus­si lâch­es, aus­si crétins.

J’en ai ras l’auréole. Je pour­rais me cara­p­a­ter à tire d’ailes. Rien de plus facile. La nuit, je prof­ite d’ailleurs de mes plumes et de mon invis­i­bil­ité pour sur­v­ol­er la ville à la recherche d’un peu de ten­dresse et de beauté. Au début, je n’osais aller bien loin. Je volais de stat­ue en stat­ue, his­toire de faire un brin de causette avec les col­lègues. Mais ils restent muets, dans leur sno­bisme figé.

Alors je me suis aven­turé un peu plus loin, dans les ruelles, sur le parvis, pour regarder les enfants, les chiens errants, les men­di­ants. Je ne par­le jamais. J’observe seule­ment. Les gens les plus sim­ples sont sou­vent les plus souri­ants. Cela ras­sure.

Quant au reste, ce n’est qu’un ramas­sis de bêtis­es ambu­lant, de ragots ou d’insultes. Assuré­ment, la palme revient aux grenouilles de béni­tiers dont il m’est arrivé de rêver les voir ter­min­er en bro­chettes à l’ail : non, mais !

Confessions d’un ange

Que la nature humaine est dés­espérante de médi­ocrité. Tant de suff­i­sance, de nom­bril­isme… Il est à se deman­der ce qu’ils vien­nent donc faire dans une cathé­drale… à part du tourisme ! Ils admirent juste le décor, font deux ou trois clics-clacs sou­venirs et achè­tent une carte postale et un porte-bon­heur avec la Vierge et c’est tout… Au début, ça me fai­sait sourire. Main­tenant, ça me fait pitié. Le spir­ituel, le mys­tique, tout cela leur passe au dessus de la cas­quette et du col­ifichet.

Je crois que j’en ai assez de jouer au gar­di­en de ce trou­peau de bre­bis égarées, de ces veaux fous. Je rêve d’abattoir et de viande fraîche : il est vrai­ment temps de m’arrêter…

Même pas ques­tion pour moi de me jeter dans le vide : avec une paire d’ailes, c’est rap­pé. Sainte-Vierge, faites donc quelque chose pour ma pomme. Je ne sais plus sur quel pied danser dans mon espace con­finé, isolé de tout. Et si vous m’envoyiez un ange femelle, his­toire de dis­cuter sex­u­al­ité, ou une radio, un MP3 ? Je ne sais quoi mais ne me lais­sez plus seul comme un imbé­cile sur mon piton pitoy­able !

Oh, je sais, je piv­ote dans le vent. Je sers de girou­ette et ma vue est panoramique. De ce côté-là, oui, je suis gâté. je m’accroche à ma croix et je bénis à tour de bras la foule minus­cule : ça peut amuser un moment mais, à la longue, franche­ment…

Il y a des soirs où je me dis que je rejoindrais bien l’archange Saint-Michel sur son mont. La vie d’ange, ce n’est pas une sinécure. Je me plumerais bien les ailes mais à quoi bon avoir l’air d’un poulet ?

Je crois bien finale­ment que je vais tout laiss­er tomber : pren­dre la pose, ça va bien un moment mais toute l’éternité : pas ques­tion ! Je sens que je vais retourn­er dans les nuages, m’en faire un édredon et un oreiller pour roupiller jusqu’à la fin des temps. Mais je blas­phème… Si Dieu m’entendait… Man­querait plus que je me fasse engueuler par le patron !

Allons, reprenons la pose ; je refais le pied de grue et des risettes à ces culs-bénits : tu par­les d’une vie !

Illus­tra­tion : L’Ange au cad­ran (orig­i­nal de la crypte — Cathé­drale de Chartres), Bernard Gasté (1999).


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