Nouvelles mystérieuses de la cathédrale de Chartres (9) : Black is black

Les Nouvelles Mystérieuses de la Cathédrale de Chartres

Retour sur le por­tail Nord après Sainte-Mod­este, et atta­chons-nous à une autre curiosité : la représen­ta­tion lap­idaire d’un Africain. Pas de quoi se tromper : il n’y en a qu’un et plutôt facile à repér­er. Regardez juste au-dessus de la porte d’entrée, à gauche.

Black is black
Black is black

Sur le lin­teau, il s’agit du Juge­ment du sage roi Salomon qui, astu­cieuse­ment, per­mit de faire éclater la vérité entre deux femmes qui se dis­putaient un même enfant. Mais que vient donc faire cet homme de couleur dont la sin­gu­lar­ité devait autant échap­per à un man­ant du début du XII­Ie siè­cle qu’un zébu ou une girafe sur la place des Épars ?

À dire vrai, ce Noir n’est pas tout à fait le seul. Un autre est tout près de là, même s’il a per­du sa couleur d’origine. Rap­pelons-nous, qu’à l’époque, les stat­ues étaient peintes, ce que l’opération Chartres en lumières recon­stitue judi­cieuse­ment. Cette deux­ième stat­ue est sur votre gauche, sous la colonne cen­trale qui représente la Reine de Saba.

À regarder encore de plus près, il est plutôt en vile com­pag­nie : à sa droite, l’ânesse de Bal­aam et, à sa gauche, le fou Mar­coulf dans une pos­ture grotesque, sous le roi Salomon. Ce dernier était l’égal de la reine de Saba en sagesse. Ils se tenaient très logique­ment dans une estime et une admi­ra­tion récipro­ques.

Mais alors, et notre ami noir dans tout ça ? Fig­urez-vous que la reine de Saba était une reine légendaire d’un roy­aume situé quelque part aujourd’hui entre le Yémen et l’Éthiopie. Elle ren­con­tra Salomon, le fils du roi David, vers 950 avant J.C. à Jérusalem.

La reine de Saba avait donc la peau fon­cée et, n’en déplaisent à cer­tains beaux esprits, ce ne sont pas les Européens qui ont inven­té l’esclavage des Noirs, au temps du fameux com­merce tri­an­gu­laire. Eh bien non, ren­dons aux Africains ce qui leur appar­tient : les pre­miers esclavagistes étaient noirs. On n’est jamais aus­si bien asservi que par les siens.

Les Égyp­tiens ont com­mencé par utilis­er une main d’œuvre servile, pour édi­fi­er notam­ment les mon­u­ments mégalithiques que sont les pyra­mides et les tombeaux roy­aux. Comme chaque Égyp­tien était con­sid­éré comme une créa­ture de Dieu, il ne pou­vait être réduit en servi­tude. D’où l’idée de cer­tains pharaons d’aller faire des pris­on­niers dans des régions comme la Nubie. Ain­si, en l’an 44 du règne de Ram­sès II, Setaon, vice-roi de la Nubie égyp­ti­enne, a organ­isé une pré­ten­due cam­pagne de paci­fi­ca­tion. En réal­ité, il avait besoin de main d’œuvre pour la con­struc­tion du tem­ple de Oua­di-es-Seboua. L’Égypte a ain­si util­isé des Noirs orig­i­naires du pays de Koush, région du Haut-Nil située au-delà d’Assouan, dans l’actuel Soudan. D’autres Africains, orig­i­naires de con­trées plus loin­taines encore comme le Dar­four, à l’Ouest du Soudan, ou la Soma­lie ont fait l’objet de sem­blables trans­ac­tions.

Les Hébreux eux-mêmes, immi­grés en Égypte, auraient été réduits en esclavage, selon la Bible, jusqu’à ce que Moïse les ramène en Terre Promise. À Carthage, selon Hérodote, des esclaves noirs ont été prélevés au cours de chas­s­es aux “troglodytes” et les cor­nacs des éléphants d’Hannibal, lors de la sec­onde guerre punique (218 – 201 avant J-C) étaient noirs.

Black is black

Cepen­dant, l’esclavage noir est resté rel­a­tive­ment peu impor­tant dans les sociétés antiques, ponctuel et pas vrai­ment struc­turé. C’est avec l’islam qu’il a pris de l’importance et pour la même mau­vaise rai­son. L’expansion des musul­mans sur le pour­tour de la Méditer­ranée et au-delà a entraîné de forts besoins en main d’œuvre. Or, les per­son­nes s’étant con­ver­ties à la reli­gion musul­mane ne pou­vaient pas être asservies. Encore une fois, on s’est retourné vers des pop­u­la­tions à peau fon­cée dans cer­taines régions africaines.

La traite ori­en­tale, entre le Moyen-Âge et le XXe siè­cle trou­ve des réser­voirs pour les pays musul­mans en Afrique Occi­den­tale, dans l’actuel Tchad, en Nubie, Éthiopie, Soma­lie ain­si que sur les côtes de la Tan­zanie et du Mozam­bique. On éval­ue à dix-sept mil­lions le nom­bre d’Africains qui, entre le VIIe et le XIXe siè­cle, ont été cap­turés et ven­dus par des négri­ers musul­mans. Les tintinophiles retrou­veront avec plaisir un écho de tout cela dans Tintin et l’Or Noir.

L’interdiction pour un musul­man de réduire en esclave un autre musul­man a con­duit à la traite sys­té­ma­tique des esclaves d’Afrique sub­sa­hari­enne. Ce des­tin servile a été jus­ti­fié par des argu­ments à la fois racistes et religieux, notam­ment via la légende biblique de Cham. Les musul­mans ont été les pre­miers à avoir con­sid­éré les peu­ples noirs d’Afrique comme des descen­dants de Cham et de faire de leur mise en esclavage… une puni­tion divine !

Au IVe siè­cle, Saint-Augustin lui-même jus­ti­fie l’esclavage : « La cause pre­mière de l’esclavage est le pêché qui a soumis l’homme au joug de l’homme et cela n’a pas été fait sans la volon­té de Dieu qui ignore l’iniquité et a su répar­tir les peines comme les salaires des coupables. »

Forte de cette pseu­do-jus­ti­fi­ca­tion, l’Église ne s’est nulle­ment gênée pour pos­séder des esclaves : elle les emploie pour exploiter les grands domaines entourant les monastères et les évêchés. Tout comme un autre bien matériel, ceux-ci appar­ti­en­nent à Dieu. Il est donc inter­dit de les affranchir. Pra­tique, non ? Au nom de Dieu, on con­quiert des ter­ri­toires pour les évangélis­er… On a donc par­faite­ment le droit de faire des pris­on­niers puis des esclaves… tant qu’ils ne sont pas bap­tisés !

Le phénomène a per­duré jusque vers l’an mil. Comme dis­ait le chanteur-poète Claude Nougaro : « Arm­strong, la vie, quelle his­toire ? C’est pas très mar­rant qu’on écrive blanc sur noir ou bien noir sur blanc, On voit surtout du rouge, du rouge, sang, sang, sans trêve ni repos qu’on soit, ma foi, Noir ou Blanc de peau. Arm­strong, un jour, tôt ou tard, on n’est que des os. Est-ce que les tiens seront noirs ? Ce serait rigo­lo. Allez Louis, alléluia, au-delà de nos ori­peaux Noir et Blanc sont ressem­blants comme deux gouttes d’eau ! Oh yeah ! »

Illus­tra­tion : un servi­teur du Roi Salomon, cathé­drale de Chartres.


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