Les Nouvelles Vénitiennes (15) : Piccolo Travelo

Les Nouvelles Vénitiennes

Trav­elo, ce n’est déjà pas rigo­lo en soi. On est en butte à toutes les moqueries, à tous les lazzi, à toutes les haines refoulées. Mais trav­elo à Venise, c’est pire que tout. La ville des masques et du Car­naval, pour un trav­es­ti, c’est le lieu mau­dit, celui où tout est per­mis, où tout le monde se prend pour une drag queen, où la con­cur­rence est finale­ment telle que tout le monde fait le trot­toir.

Les Tétrarques - Piccolo Travelo Venise
Les Tétrar­ques — Venise

Max­i­mo s’était déguisé dès son plus jeune âge. D’abord en Ben­i­to Mus­soli­ni mais, très vite, il avait trou­vé beau­coup plus con­fort­able les jupettes de sa sœur aînée, les talons aigu­illes de sa mère. Il se maquil­lait longue­ment sous l’œil amusé des deux autres femmes de la maison­née du quarti­er de la gare, le ter­mi­nal San­ta Lucia. Le père avait préféré faire ses valis­es avec un voisin, un cer­tain Andréa. Il était homo, comme ils dis­ent, bi, bref dans la famille le choix de la sex­u­al­ité était tout aus­si ambigu et incer­tain qu’un pronos­tic du tier­cé ou la séance de tarots de chez Madame Irma.

Après une ado­les­cence soli­taire, il s’était engagé chez les cara­biniers, pour l’uniforme. Il faut dire que les policiers ital­iens béné­fi­cient d’un uni­forme de haute cou­ture, très avan­tageux, et si l’habit fai­sait le moine, les cou­vents seraient pleins et les poules auraient des dents. Seuls les mata­dors espag­nols béné­fi­cient d’une tenue règle­men­taire encore plus spec­tac­u­laire, moulée et dorée à souhait. On ne com­prend pas trop bien l’intérêt de cet habit de lumière avec chaus­settes ros­es et chaus­sons de danse pour planter une épée dans une vache enragée de cinq cents kilos mais la tra­di­tion, ça ne se dis­cute pas ! Pas plus que les goûts et les couleurs de ma belle-mère (paix à son âme !).

Porter l’uniforme le jour et la jupette la nuit est un exer­ci­ce périlleux, surtout qu’une nuit ou l’autre, il faut bien vous atten­dre à vous faire alpa­guer par vos col­lègues. Et c’est ce qui arri­va, un soir de demi-lune. Il fut abor­dé par un col­lègue, son pro­pre binôme, car comme les queues de cerise, les cara­biniers vont par deux. Ça évite de les per­dre et un esprit pour deux suf­fit.

Led­it binôme, Mauri­cio le mous­tachu, Mauri­cio le tatoué, le vrai de vrai, celui au Mar­cel inté­gré sur son corps body­buildé, lui aus­si menait une dou­ble vie. Vous par­lez d’un quipro­quo pour Max­i­mo !

Sous sa per­ruque et ses lunettes Dolce et Gab­bana de star, Max­i­mo réus­sit à cacher son trou­ble à Mauri­cio, dont les qual­ités de phy­s­ion­o­miste lais­saient sans doute à désir­er. Il faut dire qu’il venait du fin fond du Frioul, région qui n’est pas par­ti­c­ulière­ment réputée pour la pro­duc­tion de petits futés ; on fait plutôt dans le rus­tique, le bru­tal, le à-dégrossir-soi-même, qual­ités après-tout en général très suff­isantes dans la plu­part des polices. En Espagne, beau­coup de policiers fran­quistes venaient des Asturies. Quant à la France, le min­istère de l’intérieur préfère tenir ses sources secrètes. Tout ce que l’on sait, c’est que la pre­mière région pour­voyeuse de policiers cor­re­spond égale­ment à celle qui compte le plus de con­san­guinités, de dégénérés et d’échecs au brevet des col­lèges. Ne nous hâtons pas de faire de liens entre ces don­nées : rien ne presse…

Piccolo Travelo

Pour en revenir aux petites affaires de notre ami Max­i­mo, elles étaient plutôt mal engagées et assez com­pro­mis­es. Cela risquait de tourn­er au vaude­ville et à un remake de bazar de la cage aux folles dans la mai­son poula­ga.

Max­i­mo préféra repouss­er les avances de son col­lègue, qui ne com­pre­nait man­i­feste­ment pas pourquoi ce trav­elo refu­sait d’accomplir son devoir extra-con­ju­gal. On en était là de cet imbroglio idiot quand la sit­u­a­tion se dénoua par un coup de théâtre pas plus piqué des vers que des han­netons.

« Police des mœurs ! », crièrent en chœur une escouade entière d’une brigade mondaine et demi-mondaine, qui embar­qua nos deux héros tout penauds par­mi une bonne quin­zaine de clients et pros­ti­tuées, lors d’une descente inopinée dans un quarti­er très reculé de la ville et où, jusque-là, la police n’avait jamais mis les pieds…

Vous imag­inez que les deux cara­binieri ne sont pas prêts d’oublier le traite­ment que leur réser­va leurs ex-col­lègues. Ils furent immé­di­ate­ment invités en effet à démis­sion­ner et à pren­dre leurs cliques et leurs claques de dégénérés ailleurs, loin de Venise, la ville des masques et du car­naval, certes, mais pas pour des policiers trav­es­tis ! Et le pres­tige de l’uniforme alors ?

Pourquoi pas des brigades gays, des binômes bi ou des gen­darmettes de la pelouse ? Non, ne fan­tas­mez pas, sinon s’immiscerait le trou­ble, voire le désor­dre, dans des esprits pro­gram­més pour que tout soit claire­ment noir ou blanc, mâle ou femelle et, de préférence, mâle et blanc.

« Pic­co­lo Trav­elo », quinz­ième épisode des Nou­velles Véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : Il n’y a pas que la vérité à sor­tir du puits.
 — Lire la suite : Blondes.


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