Résister, c’est créer !

Ce titre est tiré du texte de l’appel à la com­mé­mora­tion du 60e anniver­saire du Pro­gramme du Con­seil Nation­al de la Résis­tance adop­té dans la clan­des­tinité le 15 mars 1944, et lu par les fig­ures his­toriques de la Résis­tance.

Les images qui suiv­ent ont été tournées en réac­tion au refus de la pub­li­ca­tion de ce texte par les médias dom­i­nants. Vous pou­vez voir et enten­dre Lise Lon­don, Ray­mond Aubrac, Hen­ri Bar­toli, Philippe Dechartre, Stéphane Hes­sel, Mau­rice Kriegel-Val­ri­mont, Georges Séguy, Mau­rice Voutey.

1ère de couverture "L'autre campagne"
“L’autre cam­pagne”

Les sig­nataires de l’appel

Par­mi les sig­nataires de cet appel, un hom­mage tout par­ti­c­uli­er à Lucie* et Ray­mond Aubrac, dont vous retrou­verez ci-après la pré­face qu’ils ont cosigné pour l’ouvrage de Georges Debrégeas et Thomas Lacoste, L’Autre Cam­pagne.

Pour un autre Pro­gramme”, par Lucie Aubrac et Ray­mond Aubrac

Quelle audace récon­for­t­ante ! Quand le poids des injus­tices devient trop lourd, il faut chang­er. Mais ceux qui nous le dis­ent ici n’ajoutent pas qu’eux seuls seraient capa­bles de résoudre tous les prob­lèmes si on leur con­fi­ait le pou­voir : ce ne sont pas des can­di­dats à une élec­tion. Autorisés, dans leur domaine, par leur com­pé­tence et expéri­ence, ils savent ce qui va mal et pourquoi ça va mal. Ils dénon­cent quand il le faut les respon­s­ables et ils pro­posent com­ment peut être rétablie l’efficacité, com­ment peut être rétablie la jus­tice. Voilà une vraie démarche citoyenne.

Dans une société pour­tant si riche, mais qui a per­du son élan vital et qui ne pro­pose à ses enfants rien qui puisse les mobilis­er, la leçon d’anatomie décou­vre l’égoïsme, le repli sur soi, le peur et le mépris de l’autre, le déni de l’intérêt général au béné­fice de quelques par­ti­c­uliers, bref le recul de la démoc­ra­tie. Nous savons qu’attaquer la démoc­ra­tie nour­rit l’intolérance et le racisme.

Nous nous sou­venons qu’il y a peu, car soix­ante ans n’est pas si long, notre pays sor­tait d’une cat­a­stro­phe. Il avait été pil­lé, rançon­né, détru­it dans ses œuvres vives par des forces bru­tales, et nous avions su résis­ter, c’est à dire com­pren­dre et oser. Pour retrou­ver la lib­erté et les valeurs de la République, bien des hommes et des femmes avaient don­né leur vie. Cette résis­tance avait catalysé l’élan vital qui nous avait per­mis de remet­tre debout un pays de citoyens capa­bles de rétablir une démoc­ra­tie créa­trice.

Résis­ter c’est oser. Oser, c’est créer. Encore faut-il une feuille de route, établie après l’analyse de la sit­u­a­tion.

4e de couverture "L'autre campagne"
“L’autre cam­pagne (2)”

Mais regar­dons de plus près cette feuille de route qui a, il y a soix­ante ans, rétabli et rénové notre démoc­ra­tie : le Pro­gramme du Con­seil nation­al de la résis­tance (CNR). Elle pré­pare, en effet, les prin­ci­pales réformes qui ont été réal­isées après la Libéra­tion : nation­al­i­sa­tion de grandes entre­pris­es, de ban­ques, de ser­vices publics ; créa­tion de la Sécu­rité sociale pour tous les salariés, lib­erté de la presse, etc. Elles étaient les têtes de chapitre du pro­gramme de gou­verne­ment de ceux qui ont alors dirigé notre pays, avec le Général de Gaule et les prin­ci­paux dirigeants de la Résis­tance : mou­ve­ments, syn­di­cats, par­tis poli­tiques.

Mais ces réformes, sou­vent fon­da­men­tales, ne sont pro­posées que dans la sec­onde par­tie du Pro­gramme du CNR. La pre­mière con­siste à définir les moyens de la lutte qui per­me­t­tra de les entre­pren­dre : com­ment il fal­lait s’organiser pour met­tre la démoc­ra­tie au pou­voir, en lut­tant con­tre l’ennemi occu­pant le pays, et ses aux­il­i­aires au ser­vice de ce qu’on appelait « l’État Français », le régime pétain­iste de Vichy. Ain­si fut con­duite la lutte pour la Libéra­tion, lutte mil­i­taire et poli­tique. C’est après la vic­toire, obtenue grâce aux efforts et aux sac­ri­fices de nos alliés, les Sovié­tiques, les Bri­tan­niques et les Améri­cains, avec les com­bats des Français, que la sec­onde par­tie du Pro­gramme du CNR put être appliquée.

Si nous réfléchissons aux con­di­tions actuelles, nous devons con­clure que cet Autre Pro­gramme qui nous est pro­posé dans cet ouvrage ne pour­ra être appliqué qu’après une autre forme de lutte, con­tre des adver­saires et des obsta­cles qui ne sont plus, heureuse­ment, des forces armées ou des polices mais qui ne sont pas, pour autant, faciles à sur­mon­ter.

Il fau­dra d’abord con­naître ces obsta­cles. Cer­tains sont autour de nous : l’égoïsme, la résig­na­tion, la peur du change­ment, l’implantation solide, dans notre pays, de forces poli­tiques, sociales et finan­cières qui ont le plus grand intérêt à ce que rien ne change. Elles dis­posent d’un large éven­tail de moyens matériels et psy­chologiques. D’autres sont le résul­tat de l’état actuel du monde, le pro­duit de trans­for­ma­tions his­toriques à l’échelle inter­na­tionale qu’il n’est pas lieu de décrire ici. Men­tion­nons seule­ment l’emprise mon­di­ale des forces finan­cières, avec la con­stante accu­mu­la­tion d’énormes mass­es de cap­i­taux, aidées par la révo­lu­tion des com­mu­ni­ca­tions, et qui cherchent partout des place­ments renta­bles finan­cière­ment et/​ou poli­tique­ment. Ces forces, elles aus­si, ont le plus grand intérêt à ce que rien ne change.

L’ouvrage qui nous est ici pro­posé définit un Autre Pro­gramme. Est-ce une utopie ? Une utopie réal­iste alors, fondée par des con­nais­sances accu­mulées et des engage­ments de ter­rain. Une utopie qui ne livre pas la voie toute tracée vers une société idéale mais exprime la pos­si­bil­ité de résis­ter à l’ordre établi, à l’ordre promis. On résiste con­tre un état de choses, mais on résiste aus­si pour créer quelque chose. Définir les injus­tices actuelles et mon­tr­er de quels matéri­aux pour­rait être con­stru­it un monde meilleur, c’est créer les pre­mières con­di­tions pour que s’engage le com­bat vic­to­rieux. Résis­ter, c’est créer.

Lucie Aubrac et Ray­mond Aubrac

Pré­face de L’Autre Cam­pagne, Édi­tion La Décou­verte, 2007.
*Lucie Aubrac est morte le 14 mars 2007 à Issy-les-Moulin­eaux. Pour con­naître un peu mieux cette grande dame, c’est ici


Auteur : Lafontanelle

Hylotrupes bajulus les soirs de pleine lune...

3 réflexions sur « Résister, c’est créer ! »

  1. Ce texte est un tré­sor.
    Pau­vre France, l’euro devient ta nou­velle devise, et toi tu perds la plus belle écrite en 3 mots sur chaque mairie :
    tu sup­primes la Lib­erté
    tu n’as déjà plus l’Égalité
    et tu achèves la Fra­ter­nité

    Reste cer­tains phares dans la nuit qui con­tin­u­ent de nous éclair­er, et toi, tu en es le relais, mer­ci.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.