Les Nouvelles Vénitiennes (8) : Sotoportego dei Cattivi Pensieri (Passage des Mauvaises Pensées)

Les Nouvelles Vénitiennes

Il est des noms prédes­tinés à moins, qu’au con­traire, cer­tains lieux por­tent le nom inéluctable pour lequel aucun autre n’aurait pu être mieux trou­vé. C’était le cas pour ce lieu mau­dit du Soto­portego dei Cat­tivi Pen­sieri, imag­iné sans doute par le Dieu de la lagune lui-même.

Sotoportego dei Cattivi Pensieri - Venise
Soto­portego dei Cat­tivi Pen­sieri — Venise

À l’entrée de ce pas­sage, situé dans le quarti­er de l’Arsenal, une stat­uette d’albâtre peut-être, pointe le doigt vers le ciel et cet espèce de moine angélique tient de sa main gauche sa défroque prête à tomber. Il nous décroche un regard sévère nous rap­pelant à nos devoirs les plus austères et à la vig­i­lance omniprésente du créa­teur de l’univers.

Deux emblèmes de la famille Eriz­zo enca­drent le moral­isa­teur de pierre. Cette famille, orig­i­naire d’Istrie, don­na à Venise le doge Fran­cis­co Eriz­zo (1636 à 1646) mais surtout l’ambassadeur de Négre­pont (l’ile d’Eubée dans la mer Égée), le Bai­lo Pao­lo Eriz­zo en 1470. Allez savoir quelles mau­vais­es pen­sées ce héros paya, tou­jours est-il que, fait pris­on­nier des troupes de Mehmed II, il eut le corps scié en deux après avoir été lig­oté entre des planch­es. Raf­fine­ment turc typ­ique, je vous le con­cède volon­tiers.

Ce pas­sage, vous le trou­verez à par­tir du Cam­po San Mar­ti­no (notre Saint-Mar­tin tourangeau !) en dépas­sant le Ponte dei Peni­ni puis en longeant le quai des Giorne, le long du canal, avec les murs de l’Arsenal sur la droite. Le Soto­portego dei Cat­tivi Pen­sieri vous attend au bout, à main gauche.

Qui eut ici les pre­mières mau­vais­es pen­sées ? Dif­fi­cile de le dire, tant il est vrai que c’est le lot quo­ti­di­en de notre humaine con­di­tion. Cepen­dant, il me sem­ble que l’on peut légitime­ment attribuer ces démo­ni­aques inten­tions qui val­urent ce nom au dit pas­sage à un ecclési­as­tique qui sévis­sait dans le quarti­er au temps de Gia­co­mo Casano­va.

Com­ment d’ailleurs ne pas céder aux ten­ta­tions dans cette ville de tous les plaisirs, de tous les raf­fine­ments et de toutes les mer­veilleuses licences de la déca­dence. Il se trou­ve juste­ment que le Dia­ble lui-même dut être de la par­tie et qu’il s’attaqua à un trop faible adver­saire en la per­son­ne du bon vieux Père.

Sotoportego dei Cattivi Pensieri

Ce dernier avait eu la voca­tion pré­coce, ayant fail­li faire mourir en couche, puis ayant été atteint d’une mys­térieuse et incur­able mal­adie vénéri­enne sinon vénérable dès son plus jeune âge. Cela eut avant tout l’avantage de réprimer ses pul­sions et de l’enfermer un peu plus dans sa des­tinée à voca­tion religieuse. Mai­gre, presque éthique, roux de sur­croit, il avait tout d’un illu­miné à force de s’abimer dans l’austérité, les pri­va­tions et la prière. Il devint vite un mod­èle de pau­vreté, renonçant à ses pau­vres bien matériels qu’il n’avait pas, vivant de char­ité et de prédi­ca­tions.

Mal­heureuse­ment le Des­tin s’en mêla. Il inspi­ra de coupables pen­sées à un sol­dat sodomite, trau­ma­tisé par une expédi­tion en pays musul­man. Ce qui devait arriv­er arri­va. On trou­va le saint homme dans un état que la respectabil­ité de sa mémoire nous inter­dit de décrire ici, mais que votre coupable imag­i­na­tion per­me­t­tra de combler sans dif­fi­culté.

Le saint homme expia les fautes qu’il n’avait point com­mis­es et subit un mar­tyr digne du plus con­nu des cru­ci­fiés. Le sol­dat s’engagea sous une fausse iden­tité dans une unité de mer­ce­naires. Il ne fut jamais inquiété et vécut jusqu’à un âge fort avancé, ayant échap­pé mirac­uleuse­ment aux bar­baries guer­rières. Si Dieu existe, voilà une preuve de plus qu’il est taquin, n’est-il pas ? Il ne reste de cette mal­heureuse his­toire d’amours con­trar­iées que le nom de ce pas­sage, Soto­portego dei Cat­tivi Pen­sieri.

Soto­portego dei Cat­tivi Pen­sieri, huitième épisode des Nou­velle véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : La Calle Amor dei Ami­ci.
 — Lire la suite : Chronos remonte le temps.


1 réflexion sur « Les Nouvelles Vénitiennes (8) : Sotoportego dei Cattivi Pensieri (Passage des Mauvaises Pensées) »

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