Les Nouvelles Vénitiennes (13) : Sous les griffes du Lion (2e partie)

Les Nouvelles Vénitiennes

La ten­sion mon­ta de plusieurs crans. Que faire con­tre la magie noire ? Cette fois, le cas était d’autant plus grave que la vic­time était un jeune véni­tien hon­or­able­ment con­nu du quarti­er. Passe encore qu’on assas­sine des étrangers mais si les autorités ne se décidaient pas à pren­dre des mesures rad­i­cales au moment où des fauves assoif­fés de sang s’en pre­naient à la pop­u­la­tion des arse­nalot­ti, qu’allait-elle devenir ?

Arsenal de Venise - Sous les griffes du Lion
Arse­nal de Venise — Sous les griffes du Lion

Il fut décidé de plac­er des gardes en fac­tion auprès des lions, ne serait-ce que pour éviter les dégra­da­tions. La tête d’un des lions fut brisée et on dut la rem­plac­er illi­co à grands frais et pour ras­sur­er la pop­u­la­tion. Comme une nou­velle nuit de brouil­lard s’annonçait, la garde fut ren­for­cée et le jeune respon­s­able de l’opération se ren­dit en per­son­ne sur les lieux afin de se ren­dre compte par lui-même de quoi il en retour­nait.

La nuit fut calme, d’autant que per­son­ne n’osait plus se mon­tr­er ou sor­tir dans ces con­di­tions. Mais, au petit matin, le cri d’une femme déchi­ra l’épaisseur du brouil­lard. Immé­di­ate­ment, l’alerte fut don­née. On retrou­va la jeune femme, sor­tie pour aller tôt au marché du Rial­to, lacérée par des traces de griffes mais vivante. On tira des coups de fusil vers l’ombre d’une bête géante — un lion, un ours ? — qui réus­sit à dis­paraître dans la nuit.

Les lions de pierre étaient plus ou moins hors de cause. Mais d’où sor­tait ce fauve géant, cette nou­velle bête du Gévau­dan ? On perqui­si­tion­na le quarti­er toute la journée. On ne trou­va aucune bête féroce.

Sous les griffes du Lion

On arrê­ta tout de même un voisin plutôt bour­ru parce qu’on trou­va chez lui des effets ayant appartenu au jeune véni­tien. Mais on ne trou­va rien d’autre, même si on l’interrogea en le tor­tu­rant un peu. Sans résul­tat autre qu’il mit fin à ses jours en se pen­dant dans sa cel­lule la nuit suiv­ante.

Le mobile était-il cra­puleux, était-ce un règle­ment de comptes, une querelle de voisi­nage qui avait mal tourné ? Mais com­ment s’y pre­nait-il pour déchi­queter ses vic­times ? Avait-il apprivoisé quelque loup ou gros chat sauvage pour tuer ?

Sa dis­pari­tion n’aida pas à résoudre l’énigme ; tou­jours est-il qu’aucune autre agres­sion ne fut à déplor­er.

Un demi-siè­cle plus tard, on trou­va dans le gre­nier d’une mai­son voi­sine, dis­simulé dans une malle à dou­ble-fond, la peau d’un lion par­ti­c­ulière­ment imposant dans lequel un humain pou­vait se cacher. Ses griffes avaient été soigneuse­ment effilées. Qui s’était servi de cette pelisse comme déguise­ment pour tuer ?

L’énigme en res­ta défini­tive­ment une : on ne sut jamais si un inno­cent de plus n’avait pas résisté aux traite­ments policiers un peu trop poussés, ni à qui apparte­nait réelle­ment la pelisse, peut-être rangée là à la suite de la dernière agres­sion — une femme, pour une fois ! — qui avait fail­li aboutir à l’arrestation de ce lion fort peu généreux et qui resterait à jamais aus­si superbe qu’indomptable.

« Sous les griffes du Lion (2e par­tie) », treiz­ième épisode des Nou­velles Véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la 1ère par­tie : Sous les griffes du Lion (1re par­tie).
 — Lire la nou­velle précé­dente : Calle larga dei Prover­bi (Rue longue des Proverbes).
 — Lire la suite : Il n’y a pas que la vérité à sor­tir du puits.


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