Les Nouvelles Vénitiennes (12) : Calle larga dei Proverbi (Rue longue des Proverbes)

Les Nouvelles Vénitiennes

À SS. Apos­toli, la Calle Larga dei Prover­bi tire son orig­ine de deux inscrip­tions latines gravées sur les bal­cons d’une mai­son aujour­d’hui dis­parue : « Par­le de toi, avant de par­ler de moi » et « Quand on sème des épines, on ne marche pas pieds nus ». Qui avait fait inscrire ces curieux adages, l’His­toire ne le dit pas ou du moins n’a pas retenu son nom.

Calle larga dei Proverbi - Venise
Calle larga dei Prover­bi — Venise

Les « Archives souter­raines de Venise » racon­tent cepen­dant que la mai­son avait appartenu à un moine expert en reliques. Il exis­tait en effet au Moyen-Âge, et même avant, de véri­ta­bles ventes aux enchères de reliques, en par­ti­c­uli­er en prove­nance de Byzance. Envoyés des papes et des rois, marchands, tout un cha­cun en quête de tal­is­mans et de potions mag­iques pour affron­ter les aléas de la vie, s’y achetaient, tro­quaient, revendaient ces gris-gris sacrés.

Notre moine avait qual­ité d’ex­pert, habil­ité à valid­er l’au­then­tic­ité des reliques. La répar­ti­tion de la dépouille d’un saint estampil­lé tel, découpé selon les règles de l’art et cod­i­fié par Rome, n’é­tait en rien lais­sé au hasard. La demande impor­tante du marché, de chaque évêché, église, cou­vent pour attir­er le pèlerin dépasse l’en­ten­de­ment.

Par ailleurs, com­ment dis­tinguer un bout de la Sainte-Croix ou une épine ayant inévitable­ment appartenu à la couronne du Christ sans l’aide du car­bone 14, de l’ADN et des tech­nolo­gies à réso­nance mag­né­tique, c’é­tait juste­ment le tra­vail on ne peut plus aléa­toire de notre moine.

À force de céder à d’am­i­cales pres­sions, il avait fini par authen­ti­fi­er de quoi recon­stituer une forêt de Saintes Croix et une bonne douzaine de couronnes d’épines en taille XXL.

Calle larga dei Proverbi

Ne résis­tant à aucun sac­ri­fice, il avait même authen­tifié le crâne de Saint-Jean enfant et deux mains gauch­es de Sainte-Gud­ule. Autant vous dire que le bon­homme n’avait plus depuis longtemps ni scrupules ni remords.

Il se les fai­sait en or, si vous me passez l’ex­pres­sion, et cela seul finale­ment lui impor­tait. Il amas­sait tant de biens qu’il allait les plac­er à l’é­tranger, sous d’autres iden­tités, prof­i­tant de tous les plaisirs de la vie, sous pré­textes de pèleri­nages en Terre Sainte.

Obligé de jouer au mod­este moine expert recon­nu (il l’é­tait surtout en bons vins, en bonne chair et en plan­tureuses femmes légères !), notre hyp­ocrite moinil­lon avait pré­ten­du qu’on lui avait fait don de la mai­son qu’il habitait au demeu­rant assez mod­este­ment.

Peut-être par goût de la provo­ca­tion, il avait fait graver les deux inscrip­tions, la pre­mière que l’on pou­vait traduire en français courant, voire un tan­ti­net vul­gaire par « Mêle-toi de tes affaires ! » ou « regarde la poutre fichée dans ton œil au lieu de t’oc­cu­per de mon busi­ness ». Quant à la sec­onde, il faut sans doute la con­sid­ér­er comme un clin d’œil aux nom­breuses épines qu’il avait déclarées « authen­tique­ment chris­tiques » et qui avaient fait sa for­tune. Autre hypothèse : « Qui sème le vent récolte la tem­pête et si tu me cherch­es… », sorte de con­seil menaçant à peine voilé.

Il mou­rut à Malte, soit de la syphilis, soit en avalant une arrête de pois­son de tra­vers et cette épine-là lui fut dérisoire­ment fatale.

« Calle larga dei Prover­bi (Rue longue des Proverbes) », douz­ième épisode des Nou­velles véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : Les aléas del­la aven­tu­ra…
 — Lire la suite : Sous les griffes du Lion (2e par­tie).


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