Les Nouvelles Vénitiennes (7) : La Calle Amor dei Amici

Les Nouvelles Vénitiennes

La rue de l’Amour des Amis — Calle Amor dei Ami­ci — si chère à Hugo Pratt et à Cor­to Mal­tese, est un véri­ta­ble coupe-gorge. Surtout la nuit.

Calle Amor dei Amici - Venise
Calle Amor dei Ami­ci — Venise

Très étroite, elle part du rio Ter­ra dei Nom­boli, en face de la calle Saoneri, et ne débouche sur rien, sinon en cul-de-sac, sur les eaux noires du rio San Toma.

À l’an­gle de la rue, avaient l’habi­tude de se retrou­ver les deux meilleurs amis du monde, dans une petite bou­tique d’écri­t­ure à l’en­seigne « Karis­ma ». L’un et l’autre étaient férus de lit­téra­ture, aus­si insé­para­bles que Mon­taigne et La Boétie. Le pre­mier, Mar­co, se piquait de poésie. Farouche, un rien ombrageux, il était l’être le plus doux, le plus sen­si­ble et le plus atten­tion­né lorsqu’il s’agis­sait de son dou­ble, son alter ego, Luca.

Et c’est vrai qu’il était brave Luca, angélique, et beau avec ça. Au point qu’on oubli­ait vite qu’il était para­plégique à la suite d’un stu­pide acci­dent de moto. Il était le pre­mier audi­teur et le pre­mier admi­ra­teur des œuvres de Mar­co. Jamais il ne se las­sait de le louer ni de l’é­couter.

Jusqu’au jour mau­dit ou il ne résista pas à la ten­ta­tion d’une Ève au corps de rêve. Il se fit moins disponible, ne pen­sant plus qu’à sa belle, arrivant en retard aux ren­dez-vous, écoutant les nou­velles pro­duc­tions de Mar­co d’un air dis­trait. Celui-ci n’y prit d’abord pas garde. Mais, un soir, à la bou­tique Karis­ma, Luca présen­ta Ève à son frère de cœur.

Celle-ci se mon­tra fort coquette, dés­in­volte et par­faite­ment friv­o­le. Elle agaça grande­ment Mar­co. Luca s’en offusqua quelque peu. Mais ce qui fâcha défini­tive­ment les deux meilleurs amis du monde, c’est lorsque Mar­co fit un poème-hom­mage à Ève. Elle s’en moqua.

Blême, Mar­co ne dit mot, regar­da son ami qui riait avec elle, de plus belle. Le soir, il leur don­na ren­dez-vous sous pré­texte de les inviter au restau­rant.

La Calle Amor dei Amici

Il s’en­fonça dans la rue de l’Amour des Amis, pous­sant le fau­teuil de son com­pagnon jusqu’à la bou­tique de cos­tume de théâtre. Là, sans même que Luca s’en aperçut, il égorgea Eve puis lui plan­ta une plume d’oie dans l’œil. Elle s’ef­fon­dra sans un cri.

Il pous­sa le fau­teuil de son frère dans la ruelle soli­taire, plaisan­tant comme si de rien n’é­tait. Un rat plongea dans le rio. Le beau Luca, incré­d­ule, sen­tit les mains de son ami lui press­er le cou puis lui enfon­cer dans la gorge un foulard pour l’empêcher de crier. Une brusque sec­ousse le pro­je­ta en avant dans les eaux froides et saumâtres. Il ne savait pas nag­er. il coula immé­di­ate­ment avec son fau­teuil, sous les yeux de pierre de la vierge pro­tec­trice de l’église d’en face, San Tom­ma­so, qui n’en croy­ait pas ses yeux.

En un instant, tout fut ter­miné.

On retrou­va le corps d’Ève, flot­tant sur le rio, une drôle de plume enfon­cée dans la paupière. Le cadavre du bel­lâtre plus tard, à moitié dévoré par les rats.

Le seul qu’on ne retrou­va jamais, ce fut le poète Marc qui, dit-on, s’ex­i­la prudem­ment du coté d’Alexan­drie où il se fit musul­man.

« La Calle Amor dei Ami­ci », sep­tième épisode des Nou­velle véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : Sous les griffes du Lion (1re par­tie).
 — Lire la suite : Sot­to­portego dei Cat­tivi Pen­sieri (Pas­sage des Mau­vais­es Pen­sées).


2 réflexions sur « Les Nouvelles Vénitiennes (7) : La Calle Amor dei Amici »

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