La Françafrique de Tonton Sarko… (5)

Ce mois-ci, le coléop­tère vous pro­pose un peu de lec­ture en prove­nance directe de l’autre bord de la Méditer­ranée, suite au dis­cours pronon­cé par Speedy Sarko à Dakar le 24 juil­let 2007.

L’intégralité de l’article est vis­ite sur Le Mes­sager mais vous est présen­té ici en cinq par­ties, afin de sus­citer réflex­ions… et réac­tions. (cliquez ici pour lire le début de l’ar­ti­cle).

Déni de responsabilité

Quant à l’antienne sur la coloni­sa­tion et le refus de la “repen­tance”, voilà qui sort tout droit des spécu­la­tions de Pas­cal Bruck­n­er, Alain Finkielkraut et autres Daniel Lefeu­vre. Mais à qui fera-t-on croire qu’il n’existe pas de respon­s­abil­ité morale pour des actes per­pétrés par un État au long de son his­toire ? À qui fera-t-on croire que pour créer un monde humain, il faut évac­uer la morale et l’éthique par la fenêtre puisque dans ce monde, il n’existe ni jus­tice des plaintes, ni jus­tice des causes ?

Afin de dédouan­er un sys­tème inique, la ten­ta­tion est aujourd’hui de réécrire l’histoire de la France et de son empire en en faisant une his­toire de la “paci­fi­ca­tion”, de “la mise en valeur de ter­ri­toires vacants et sans maîtres”, de la “dif­fu­sion de l’enseignement”, de la “fon­da­tion d’une médecine mod­erne”, de la mise en place d’infrastructures routières et fer­rovi­aires. Cet argu­ment repose sur le vieux men­songe selon lequel la coloni­sa­tion fut une entre­prise human­i­taire et qu’elle con­tribua à la mod­erni­sa­tion de vieilles sociétés prim­i­tives et ago­nisantes qui, aban­don­nées à elles-mêmes, auraient peut-être fini par se suicider.

En trai­tant ain­si de la coloni­sa­tion, on pré­tend s’autoriser, comme dans le dis­cours de Dakar, d’une sincérité intime, d’une authen­tic­ité de départ afin de mieux trou­ver des ali­bis — aux­quels on est les seuls à croire – à une entre­prise pass­able­ment cru­elle, abjecte et infâme. L’on pré­tend que les guer­res de con­quête, les mas­sacres, les dépor­ta­tions, les razz­ias, les travaux for­cés, la dis­crim­i­na­tion raciale insti­tu­tion­nelle – tout cela ne fut que “la cor­rup­tion d’une grande idée” ou, comme l’explique Alex­is de Toc­queville, “des néces­sités fâcheuses”.

Deman­der que la France recon­naisse, à la manière du même Toc­queville, que le gou­verne­ment colo­nial fut un “gou­verne­ment dur, vio­lent, arbi­traire et grossier”, ou encore lui deman­der de cess­er de soutenir des dic­tatures cor­rompues en Afrique, ce n’est ni la dén­i­gr­er, ni la haïr. C’est lui deman­der d’assumer ses respon­s­abil­ités et de pra­ti­quer ce qu’elle dit être sa voca­tion universelle. 

D’autre part, il faut être cohérent et cess­er de tenir à pro­pos de la coloni­sa­tion des pro­pos à géométrie vari­able – cer­tains pour la con­som­ma­tion interne et d’autres pour l’exportation. Qui con­va­in­cra-t-on en effet de sa bonne foi si, en sous-main des procla­ma­tions de sincérité telles que celles de Dakar, l’on cherche à dédouan­er le sys­tème colo­nial en cher­chant à nom­mer, à titre posthume comme maréchal, des fig­ures aus­si sin­istres que Raoul Salan ou en cher­chant à con­stru­ire un mémo­r­i­al à des tueurs comme Bastien Thiry, Roger Deguel­dre, Albert Dove­car et autres Claude Piegts ?

Con­clu­sion

La majorité des Africains ne vit ni en France, ni dans les anci­ennes colonies français­es. Elle ne cherche pas à émi­gr­er dans l’Hexagone. Dans l’exercice quo­ti­di­en de leur méti­er, des mil­lions d’Africains ne dépen­dent d’aucun réseau français d’assistance. Pour leur survie, ils ne doivent stricte­ment rien à la France et la France ne leur doit stricte­ment rien. Et c’est bien ainsi.

Ceci dit, un pro­fond rap­port intel­lectuel et cul­turel lie cer­tains d’entre nous à ce vieux pays où, d’ailleurs, nous avons été for­més en par­tie. Une forte minorité de citoyens français d’origine africaine, descen­dants d’esclaves et d’ex-colonisés y vivent, dont le sort est loin de nous être indif­férent, tout comme celui des immi­grés illé­gaux qui, mal­gré le fait d’avoir enfreint la loi, ont néan­moins droit à un traite­ment humain.

Depuis Fanon, nous savons que c’est tout le passé du monde que nous avons à repren­dre ; que nous ne pou­vons pas chanter le passé aux dépens de notre présent et de notre avenir ; qu’il n’y a pas de mis­sion nègre comme il n’y a pas de fardeau blanc ; que nous n’avons ni le droit ni le devoir d’exiger répa­ra­tion de qui que ce soit ; que le nègre n’est pas, pas plus que le blanc ; et que nous sommes notre pro­pre fondement.

Aujourd’hui, y com­pris par­mi les Africains fran­coph­o­nes dont la ser­vil­ité à l’égard de la France est par­ti­c­ulière­ment accusée et qui sont séduits par les sirènes du nativisme et de la con­di­tion vic­ti­maire, beau­coup d’esprits savent per­tinem­ment que le sort du con­ti­nent, ou encore son avenir, ne dépend pas de la France. Après un demi-siè­cle de décoloni­sa­tion formelle, les jeunes généra­tions ont appris que de la France, tout comme des autres puis­sances mon­di­ales, il ne faut pas atten­dre grand-chose. Per­son­ne ne sauvera les Africains mal­gré eux.

Elles savent aus­si que jugées à l’aune de l’émancipation africaine, cer­taines de ces puis­sances sont plus nuis­i­bles que d’autres. Et que compte-tenu de notre vul­néra­bil­ité passée et actuelle, le moins que nous puis­sions faire est de lim­iter ce pou­voir de nui­sance. Une telle atti­tude n’a rien à voir avec la haine de qui que ce soit. Au con­traire, elle est le préal­able à une poli­tique de l’égalité sans laque­lle il ne saurait y avoir un monde commun.

Si donc la France veut jouer un rôle posi­tif dans l’avènement de ce monde com­mun, il faut qu’elle renonce à ses préjugés. Il faut que ses nou­velles élites opèrent le tra­vail intel­lectuel néces­saire à cet effet. On ne peut pas par­ler à l’ami sans s’adresser à lui. Être capa­ble d’amitié, c’est, comme le soulig­nait Jacques Der­ri­da, savoir hon­or­er en son ami l’ennemi qu’il peut être. Cela est un signe de liberté.

Pour l’heure, le prisme à par­tir duquel elles regar­dent l’Afrique, la jugent ou lui admin­istrent des leçons n’est pas seule­ment obsolète. Il ne fait aucune place à des rap­ports d’amitié qui seraient coex­ten­sifs à des rap­ports de jus­tice et de respect. Tant que cet aggior­na­men­to n’est pas réal­isé, ses clients et affidés locaux con­tin­ueront de l’utiliser pour de tristes fins. Mais per­son­ne, ici, ne la pren­dra vrai­ment au sérieux et, encore moins, ne l’écoutera.

Source : Le Mes­sager
*Achille MBe­m­be est un uni­ver­si­taire camer­ounais de renom­mée inter­na­tionale. Spé­cial­iste d’his­toire, mais aus­si de sci­ences poli­tiques, il est âgé d’une quar­an­taine d’an­nées. Diplômée de La Sor­bonne en France, il a enseigné à l’u­ni­ver­sité de Yaoundé au Camer­oun. Il est actuelle­ment pro­fesseur tit­u­laire aux uni­ver­sités de Wit­wa­ter­srand, à Johan­nes­burg (Afrique du Sud), directeur de recherche au Wit­wa­ter­srand Insti­tute for Social and Eco­nom­ic Research (WISER) et pro­fesseur tit­u­laire à l’u­ni­ver­sité d’Irvine, Cal­i­fornie (USA)


Auteur/autrice : Lafontanelle

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