Nouvelles mystérieuses de la cathédrale de Chartres (2) : L’Asne qui vielle !

Les Nouvelles Mystérieuses de la Cathédrale de Chartres

Il amuse les enfants et le moins avisé des touristes y jette au moins un œil : la pit­toresque stat­ue de l’Asne qui vielle mérite plus qu’un regard amusé. Située près de l’Ange au cad­ran solaire, à l’angle de la tour droite, cet Asne qui joue de la vielle inter­pelle. D’abord parce qu’il n’en joue pas. Ensuite que vient faire là ce baudet qui sem­ble braire malicieusement ?

L'Asne qui vielle (âne à la lyre)
L’Asne qui vielle (âne à la lyre)

Curieuse­ment, peu d’érudits se sont penchés sur la ques­tion et, en dehors des fran­gins Guy et Jean Vil­lette, la plu­part des ouvrages con­sacrés à Notre-Dame de Chartres élu­dent la ques­tion. Que vient donc faire notre âne qui ne joue nulle­ment d’une vielle mais tente en vain de tir­er des sons har­monieux d’une lyre à sept cordes.

Par auto-déri­sion, il rit lui-même de sa mal­adresse et se fait com­plice du spec­ta­teur en met­tant en évi­dence que, mal­gré toute sa bonne volon­té, il ne pour­ra devenir musi­cien que… quand les poules auront des dents ! Et le rap­proche­ment avec les gal­li­nacés est d’autant plus per­ti­nent qu’il est avec sa vielle exacte­ment comme la poule devant un couteau. Il s’amuse lui-même de la sit­u­a­tion et cela le rend d’autant plus sympathique.

Alors quel est le mes­sage, quel est l’enseignement qu’a voulu nous don­ner l’artiste par cette sculp­ture si voy­ante ? En fait, il faut ouvrir les yeux et la regarder pas pour elle-même mais dans son con­texte. À la droite de l’Asne, il existe une autre stat­ue ani­mal­ière, elle aus­si dérisoire mais en moins bon état : il s’agit de la Tru­ie qui file. Tru­ie qui n’est man­i­feste­ment pas une tru­ie mais un ver­rat. Il file à la que­nouille le Temps qui passe et s’enfuit. Le porc comme l’Asne sont des ani­maux de médiocre répu­ta­tion, des ignares dont il est facile de se moquer, le cochon ayant aus­si peu de légitim­ité à jouer les Par­ques que l’Asne à devenir artiste.

L’Asne qui vielle !

Les deux ani­maux sont donc là pour se moquer des hommes qui se com­por­tent comme des bêtes incultes. Et c’est la troisième stat­ue qui per­met de com­pren­dre le mes­sage glob­al, celle de l’ange au cad­ran solaire. Cette stat­ue-là est sérieuse car elle porte l’essentiel et dit : « N’oublie pas, homme, que tu n’es que pous­sière ». Le Temps passe, et si tu oublies cela, tu seras aus­si inca­pable que le baudet de tir­er de la musique à cause de tes gros sabots, tu seras comme ce cochon grotesque. C’est ce mes­sage somme tout clas­sique « N’oublie pas que tu es mor­tel et donc de pré­par­er ton âme » auquel les deux autres stat­ues de l’Asne et de la Tru­ie sont chargées de faire contre-point.

Ain­si le vis­i­teur, le pèlerin ou le touriste sont mis dans le bain dès avant de ren­tr­er dans la cathé­drale. Avant de pénétr­er par le porche cen­tral, ces trois stat­ues rap­pel­lent que la cathé­drale est un mes­sage, un signe divin et qu’il faut inter­préter pour ne pas rester un âne bâté ou un cochon de païen, d’athée ou de mécréant. L’ange appelle cha­cun à ne pas revenir à la bête qui est en cha­cun de nous. C’est un clin d’œil, un jeu humoris­tique que con­firme d’ailleurs deux fig­ures humaines qui sup­por­t­ent l’Asne. Ce que ne doit pas oubli­er un vis­i­teur d’aujourd’hui, c’est que la dimen­sion humoris­tique n’est pas con­tra­dic­toire avec la fonc­tion didac­tique et qu’à l’époque le Sacré n’était nulle­ment désincarné.

Cet Asne et ces trois sculp­tures avaient man­i­feste­ment pour fonc­tion d’attirer l’attention et d’affirmer : « Ne soyez pas comme cet Asne. Méditez sur le Temps qui passe. Com­prenez le lan­gage de la cathé­drale si vous voulez enten­dre sa musique divine. » Avec une pointe d’humour qu’à l’époque on com­pre­nait sans doute plus aisé­ment qu’aujourd’hui…

Illus­tra­tion : L’Asne qui vielle, Bernard Gasté (2 avril 2006).


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