Les Nouvelles Vénitiennes (5) : On a volé Saint-Marc !

Les Nouvelles Vénitiennes

On a beau être saint, on n’en est pas moins homme et on a sa dig­nité… Moi, l’é­vangéliste syrien, celui que l’on hon­ore avec tant d’ors et de mosaïques dans ma basilique, croyez-moi, je n’ai pas tou­jours vécu la vie en rose et encore moins la mort… Ça, je vous le jure ! Et tout cela ne serait rien si on avait lais­sé ma dépouille tran­quille, mais que nen­ni !

La Basilique Saint-Marc à Venise - On a volé Saint-Marc
La Basilique Saint-Marc à Venise — Détails de la façade

Fig­urez-vous que je ne suis pas arrivé à Venise par hasard, his­toire d’aller porter la bonne nou­velle comme mon col­lègue Pierre à Rome. Non, moi, on m’a car­ré­ment kid­nap­pé et dans des con­di­tions on ne peut plus rocam­bo­lesques, je vous prie de me croire !

Mon corps, pen­dant des siè­cles, repo­sait en paix du côté d’Alexan­drie. On me vénérait et cela a don­né l’idée à cer­tains d’en­lever ma relique afin de rehauss­er le pres­tige de la Sérénis­sime cité. À l’époque, on mon­nayait cher le moin­dre bout de dent de saint, le tib­ia d’une vierge et mar­tyre, his­toire d’at­tir­er le pèlerin. Alors vous pensez bien que le corps d’un évangéliste, ça valait son pesant de cac­a­houètes.

On a volé Saint-Marc !

C’est ain­si que deux marchands furent envoyés à Alexan­drie avec mis­sion de rap­a­tri­er mon corps aux mains des infidèles, puisque musul­mans. Buono de Malam­oc­co et Rus­ti­co da Tor­cel­lo rusèrent pour entr­er dans le monastère où je repo­sais pour l’é­ter­nité et, surtout, pour m’en faire sor­tir. Pour éviter tout con­trôle, ils dis­simulèrent mon corps momi­fié sous un charge­ment… de viande de porc !

Avouez que côté con­fort, on a fait mieux ! Alors, vous qui admirez main­tenant l’au­tel de ma basilique, son grandiose décor, pensez aus­si que je suis arrivé ici comme une vul­gaire côtelette, entre un quarti­er de filet mignon et trois ou qua­tre jam­bons ! Doux Jésus, et pour un peu, je finis­sais en saucis­son.

Je sais bien que le patron a fini en croix et que le roi des voleurs Barab­bas a eu plus de chance que lui, mais je vous l’avais bien dit, être saint n’est pas une sinécure. Aujour­d’hui, je regarde défil­er les cohort­es béates de touristes, tan­dis que l’e­spèce de lion ailé dont on m’a affublé pré­tend pré­ten­tieuse­ment Pax tibi Marce, evan­ge­lista meus. Hic requi­escet cor­pus tuum. Pour me dis­traire, il me reste la com­pag­nie des pigeons… Tu par­les d’un méti­er !

« On a volé Saint-Marc ! », cinquième épisode des Nou­velles véni­ti­ennes de Maître Renard.
 — Lire la nou­velle précé­dente : Une morte bien ordon­née.
 — Lire la suite : Sous les griffes du Lion (1re par­tie).


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